Les escaliers de la butte

Un des multiples escaliers cachés de Westmount que seuls les initiés empruntent pour gravir la butte.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un des multiples escaliers cachés de Westmount que seuls les initiés empruntent pour gravir la butte.

En déménageant, le plus difficile n’a pas été de quitter « mon » oratoire. Je me surprends parfois à regretter mes  promenades sur la butte de Westmount, ma voisine durant quinze ans. D’ailleurs, c’est par là, par le petit cul-de-sac de Summit Crescent, qu’on décroche la plus belle vue sur la coupole de notre Sacré-Coeur montréalais. Le soir, surtout, on peut y échanger de longs baisers, la croix illuminée comme seul éclairage. Quel luxe ! Le seul dont les Westmountais ne se prévalent pas. Et (j’allais écrire « car ») il est gratuit.

Combien de fois ai-je arpenté cette splendide cité-jardin comme simple marcheuse, et même à titre de « mairesse » durant les quelques mois où j’ai été admise au château ? Je n’ai pas abusé de mes pouvoirs restreints ; je ne suis même pas allée jouer au boulingrin en bas blancs à l’heure du thé, j’ai simplement rigolé en dévalant tantôt l’escalier des maîtres, tantôt celui des valets, en me prenant pour Jane Eyre.

Justement, Westmount est sillonnée d’escaliers, comme la butte de Montmartre. Seuls les initiés les connaissent et les enfilent sans GPS. Entre deux propriétés au gazon trop vert, ils grimpent le flanc de la montagne à l’ombre des regards. Vous en trouverez un à l’est du 4835 Cedar Crescent, mon favori ; il vous amène au couvent des Marcellines. De là, vous grimpez par la rue Devon vers la rue Summit Crescent qui vous invite au belvédère et au parc Summit, 57 acres de boisé naturel vendu par l’Université McGill en 1940, un réservoir de passereaux au printemps, le plus grand des espaces verts de cette ville secrète aux palissades invisibles.

Je me suis longtemps demandé pourquoi cette cité dans la ville restait si méconnue des Montréalais, qui n’osent même pas franchir la porte de sa serre tirée d’Alice au pays des merveilles ou de sa bibliothèque magnifiquement restaurée. Vieux complexes historiques du peuple vis-à-vis du terrain de jeu de l’élite, sans doute. Visitons-la en son absence. Westmount (et ses vingt mille résidants) s’absente beaucoup l’été. On y respire le calme, la chlorophylle et l’inaccessibilité du .01 % parti voir ailleurs s’il y est.

Westmount s’éveille

 

J’aime Westmount à l’aube, lorsque les domestiques philippines ne promènent pas encore le bouvier bernois ou les enfants en poussette au parc, qu’elles n’astiquent pas les numéros de porte à deux chiffres en cuivre, que les Italiens de la construction ou du jardinage n’huilent pas leur mécanique. Les Land Rover et Jaguar immatriculées au Vermont sagement stationnées à la porte du garage et la Ferrari rouge de monsieur (à l’intérieur) sommeillent encore. À l’heure des bientôt riches (l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt), pas un chat de race, pas un lion de pierre en guise de sentinelle devant la porte ne daigne ouvrir l’oeil. Vous pouvez épier et « sentir » du bout du nez ce qu’on tente à tout prix de cacher au regard.

Entre les manoirs anglais, les bungalows des années soixante, les villas rurales et les belles victoriennes, les pavillons de jardin et les rocailles paysagées, ont poussé des néo-manoirs style Brossard — surtout près du parc Summit — dignes du Dix30. Bernard Vallée — un guide exquis et expérimenté, plutôt spécialisé dans les quartiers ouvriers de Montréal — les désigne comme des « maisons de joueurs de hockey », sans originalité, plutôt décadentes et sans grand intérêt architectural.

« Leur référence, ce sont les gated communities. C’est pompeux, boursouflé, cela ne me  séduit pas. Les architectes ne font pas évoluer le goût et reproduisent, sans plus », prétend ce Français transplanté depuis 40 ans au Québec, amoureux de l’architecture, de la sociologie urbaine, du maquis de la résistance et membre du Conseil du patrimoine de Montréal.

On n’offre pas des circuits pédestres sur Léa Roback, les vagabonds et les itinérants sans être un militant pure souche. « Je suis un passionné du petit monde. Mais je ne peux pas passer à côté du grand monde. Ils se nourrissent l’un et l’autre. Westmount a poussé avec la révolution industrielle et le besoin pour la haute, moyenne et petite bourgeoisie de fuir une ville polluée et devenue trop populeuse dans les années 1830-1840. » Inondations, menaces à l’ordre social et épidémies auront raison des dernières fermes et derniers vergers qui peuplent la montagne. Exit le melon de Montréal. Les riches viennent y respirer le bon vent d’ouest l’été.

 

Propriété privée et esprit collectif

 

Ce qui fascine Bernard Vallée, c’est d’abord la préservation architecturale de Westmount — on y trouve la plus vieille maison de Montréal, la maison Hurtubise (561-563 Côte-Saint-Antoine, et elle est à louer !) circa 1739 — mais aussi une conservation étonnante du cadre végétal. « C’est la nature qu’on désire allier à l’urbanité à cette époque, pas la campagne. Les Westmountais, épris de libre marché et rompus au caractère sacré de la propriété privée, vont accepter de se plier à une réglementation interventionniste et contraignante afin de préserver un cadre de vie exceptionnel qui donnera plus de valeur à leurs propriétés foncières. Ils auront presque tout de suite un code de construction et, dès 1916, une des premières commissions d’architecture pour dicter des règles esthétiques. Ils auront même un “tree doctor” et l’obligation de planter certaines essences plutôt que d’autres sur leur terrain. »

C’est ce qui impressionne le plus Bernard Vallée dans ce joyau unique qui a su rester intact à force de planification intelligente et de cohérence sociale. « C’est une ville pour laquelle j’éprouve une admiration sans bornes parce que, grâce à un certain interventionnisme que Montréal a mis 100 ans de plus à mettre en place, ils ont réussi à protéger les lieux. Ils ont accepté des règlements hypercontraignants au profit de la communauté. Et ça, c’est grâce aux “wasps” éduqués d’autrefois. Aujourd’hui, la population est plus acculturée ; les références ne sont plus Londres et les jardins anglais, mais Walt Disney et Las Vegas. On ne pourrait plus jamais faire cela. »

God save the Queen… and Westmount !

LES ZESTES

Noté que Montréal Explorations, un groupe d’animation, de recherche sur l’histoire, le patrimoine et les enjeux urbains, fondé par Bernard Vallée (anciennement de L’Autre Montréal), proposait plusieurs circuits et visites à pied cet été. Il en a même ajouté une, après notre escapade westmountaise, le dimanche 5 octobre : « Les seigneurs de la Montagne : une balade historique dans les hauts et les bas de Westmount ». Je vous la recommande.

Aimé le guide Marcher Montréal avec un artiste. Le Plateau. C’est le photographe Nicolas Ruel qui nous fait visiter un quartier qu’il semble connaître comme le fond de sa lentille. Il vous propose trois balades à pied dans ce guide bilingue (dont j’aime toute la série) avec un penchant très personnel. L’autre versant de la montagne affiche des charmes prolos que reconnaissent tous les touristes.

Adoré la seconde anthologie des professeurs Denis Saint-Jacques et Marie-Josée des Rivières sur Montréal (après Heure des vaches) : Chercher fortune à Montréal. Cette fois-ci, on a recueilli cinq textes d’époque qui parlent de Montréal et de la migration des campagnes vers la ville. L’un de ces textes, délicieux, écrit par Marie Le Franc en 1934, nous raconte les malheurs d’une bourgeoise du haut Westmount sous le titre de Florence. « Autrefois, la maison de Florence était bâtie à flanc de montagne et entourée d’une aristocratique solitude, comme toutes celles qui composaient Pleasant View, demeures de gens de la finance et des affaires, qui, après la bataille féroce de la journée, dans la ville basse aux artères étroites battant de la fièvre de la spéculation, grimpaient le soir avec des âmes d’agneaux les lacets de la colline, au ronronnement de leur Packard. » Pour se replonger dans le Montréal d’il y a cent ans.

Un livre est un monde avec un commencement et une fin. Chaque page d’un livre est une ville, chaque ligne est une rue, chaque mot est une demeure.

8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 27 juin 2014 04 h 52

    Tentative de réponse...

    "Je me suis longtemps demandé pourquoi cette cité dans la ville restait si méconnue des Montréalais", demande Madame Blanchette.
    Puis-je tenter une réponse ?
    Enfin, d'en donner une qui, à défaut de tout expliquer, sera au moins la mienne ...?
    Parce que tous les gens qui ont tenté de le faire et qui ne sont pas de l'endroit y sont regardé comme des intrus par les habitants de ses rues où les escaliers se trouvent.
    La seule tolérance, ou plus sincèrement indifférence, que j'y ai personnellement connue, fut à l'époque (lointaine) où j'allais courir à Wetmount et que j'usais de ces passages en escalier pour passer du bas du Chemin Côte-Des-Neiges pour accéder au parc de la montagne...
    Comme si de le faire alors en courant, ou en joggant plutôt, donnait aux résidents à accepter, ou comprendre, qu'on puisse vouloir circuler librement dans des lieux qui pourtant, sont pleinement chez soi.
    Merci de m'avoir lu.

    • Ginette Cartier - Abonnée 27 juin 2014 14 h 05

      Ajoutons aussi que bien des Québécois francophones d'un certain âge aujourd'hui se souviennent qu'autrefois l'accès aux parcs des "Anglos" leur était interdit... Ce détail est rapporté dans l'épisode "La colère" (celle des Canadiens français contre le mépris des Canadiens anglais) de la série "Les sept péchés capitaux" diffusée sur Historia.

  • Lyse Brunet - Abonnée 27 juin 2014 08 h 29

    Connaître la petite histoire

    Je suis très heureuse de voir que vous vous référez à Bernard Vallée dans votre article. Je connais Bernard depuis longtemps et avec l'Autre Montréal, il a fait découvrir le «petit Montréal» des quartiers à des centaines de personnes. Il en sait plus que tout le monde sur le sujet et il est passionné et passionnant. Je ne peux qu'espérer que sa compétence soit davantage utilisée. Connaître l'histoire de nos quartiers peut nous donner de bonnes idées et nous éviter de mauvaises décisions.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 27 juin 2014 08 h 34

    Nature et Néonature

    Pendant deux ans, au début des années 2000, j'ai résidé dans le quartier Côte-des-Neiges sur la rue Saint-Kevin.
    Mon plaisir était d'explorer ses environs, y compris le secteur dont vous parlez.

    Travailleur autonome en architecture de paysage, mon horaire était flexible.
    Amateur de cinéma, j'allais voir des films au cinéma AMC-Forum en après midi.
    Pour m'y rendre et revenir ensuite chez moi, je me payais des randonnées cardios, paysagères et culturelles.

    Après dix ans à Saint-Jean-de-Matha, le contraste était assez frappant. À Matha, la beauté est dans la nature (Ex : Parc régional des Chutes-Monte-à-Peine-et-des-Dalles). À Westmount, elle est dans la néo-nature.

    Si je me rappelle bien, c'est Paolo Soleri qui a développé ce concept.

    • Yvette Lapierre - Inscrite 27 juin 2014 10 h 26

      Ah! les merveilleuses chutes "Monte-à Peine" que l'on peut voir sous différents angles dans plusieurs épisodes des "Belles Histoires des Pays d'en Haut" dont les extérieurs ont été tournés sur place dans les années 70.

      Souvenir d' y être allés se balader au mois d'avril 1992 alors qu'on se promenait en petits souliers à Montréal et qu'il y avait encore de la neige jusqu'aux genoux près des chûtes...

  • Pierre Samuel - Inscrit 27 juin 2014 10 h 37

    Ambassadeur méconnu...

    Qu'attend l'administration de la Ville pour nommer citoyen d'honneur de la métropole, Bernard Vallée, cet "historien populaire" de "L'autre Montréal" et de la "petite histoire" des Montréalais ?

    Absolument mémorables, ses excursions et sa passion communicative envers les quartiers de Montréal depuis des années...

  • Hélène Morin - Inscrite 27 juin 2014 22 h 35

    Chère Josée,

    Où trouvez-vous ces brillantes idées d'articles? Vous êtes une merveilleuse chroniqueuse et vous nous donnez le goût de voir ce que vous décrivez.