L’idiocratie

Sale temps pour les pessimistes : on savait qu’il y avait de grandes chances pour que la pollution de l’air rende tout le monde malade. Depuis la semaine dernière, on peut raisonnablement croire qu’elle se prépare également à rendre tout le monde un peu plus con.

 

Ce n’est pas nous, c’est un duo de chercheurs américains qui le dit dans une étude qui vient de paraître et qui établit un lien intrigant, pour ne pas dire inquiétant, entre la présence de particules fines dans l’air et l’accélération de la détérioration des capacités cognitives des populations qui y sont exposées. Les particules fines sont induites en milieu urbain par la combustion du bois, de l’essence des véhicules à moteur et par quelques procédés industriels. À cause d’elle, en 2011, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a élu Montréal deuxième ville parmi les plus polluées au Canada, derrière la très industrielle et très insignifiante Sarnia, en Ontario.

 

Déclin cognitif et particules fines : la corrélation est expliquée dans la dernière livraison du Journal of Gerontology : Series B par Jennifer Ailshire, du Centre de biodémographie et santé des populations de l’Université de Californie du Sud, et Philippa Clarke, de l’Institut en recherche sociale de l’Université du Michigan, qui ont scruté l’environnement direct de 780 personnes aux États-Unis, âgées de 55 ans et plus. En gros, plus le taux de particules fines était élevé dans l’air qu’elles respiraient, plus leurs capacités cognitives étaient alors altérées.

 

Elles écrivent alors : « Il y a des preuves indiquant que la pollution de l’air n’attaque pas seulement le coeur et les poumons, mais aussi le cerveau. »

 

Médiocrité en héritage

 

En 2007, dans sa comédie grinçante, Idiocracy, qualifiée de « film culte » par le New York Times, Mike Judge dresse le portrait d’une Amérique, très loin dans le futur, devenue stupide, socialement et politiquement inapte à s’occuper d’elle-même sous l’effet de la surconsommation, du discours lénifiant des marchands de café, de réfrigérateurs, de voitures, de charcuteries industrielles, mais également d’un climat social sournoisement dégradé au fil du temps par le culte de la croissance, la vacuité de la consommation de masse et de l’obsolescence programmée.

 

Dans cette dystopie, imaginée pour critiquer l’indolence du présent et le manque d’esprit critique de ses contemporains, Judge évoque une pollution des esprits, une médiocrité collective inscrite dans le temps et qui se serait transmise de génération à génération, pour façonner à terme cette « idiocratie », dont la pollution de l’air au présent pourrait finalement donner les premières mesures.

 

Après tout, les particules fines sont générées par toutes ces envies, tous ces besoins inventés, ces fantasmes d’affirmation par l’objet de consommation, tous ces déplacements en voiture pour se rendre dans ces centres commerciaux où l’humain peut trouver facilement l’espoir d’un bonheur abordable dans des produits à remplacer tous les six mois, faute de qualité, et pour le bien d’usines relâchant dans l’atmosphère d’autres particules fines pour assurer ce roulement de marchandise calculé.

 

Et tout cela, avec l’assurance qu’un jour, à en croire l’étude américaine, le cerveau humain ne sera finalement plus en mesure, cognitivement s’entend, de prendre la véritable mesure de ce qu’il est en train de faire.

 

De l’art résistance

 

Dans ce contexte, la résistance proposée par le projet Art Everywhere US — De l’art partout aux États-Unis — se révèle finalement être comme un filtre à air vicié plutôt intéressant dans l’absurdité du présent. Ça va se passer en août prochain au pays de Barack Obama et de Mike Judge où, dans un geste inédit, 50 000 panneaux publicitaires géants, en ville comme sur le bord des autoroutes, vont être transformés en espace de diffusion d’oeuvres d’art imprimées. La Grande-Bretagne en a transformé 22 000 de la sorte sur son territoire, l’an dernier.

 

Plusieurs musées nationaux, dont l’Art Institute of Chicago, le Dallas Museum of Art ou le Los Angeles County Museum of Art (LACMA, pour les intimes), prennent part à ce détournement d’espaces publicitaires, appelant d’ordinaire à la futilité, pour en faire des lieux consacrés à la contemplation — plutôt qu’à la consommation —, à l’interrogation et à l’esthétisme. Il va y avoir des classiques exposés, mais également des créations contemporaines. L’idée n’est pas d’attirer les gens dans les musées, résume d’ailleurs Miranda Caroll du LACMA, mais de les exposer à quelque chose de beau, d’inspirant, de provocant, à des endroits qui, à la base, n’ont pas été pensés pour ça.

 

Et finalement, même si le projet est très ancré dans le «ici-maintenant», très localisé, ce sont peut-être les générations futures qui pourraient un jour, avec des capacités cognitives un peu moins en ruine, en être le plus reconnaissantes.

12 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 23 juin 2014 07 h 05

    Anecdotique, mon cher Watson!

    La pollution, qu'elle soit dans l'air ou sur les panneaux publicitaires, a de beaux jours devant elle, si je me fie à l'Essai sur la permanence tranquille au Québec du professeur Jonathan Livernois.

  • Marino Tremblay - Inscrit 23 juin 2014 07 h 52

    Je pense donc je suis et je vote.

    Enfin une explication plausible pour les élections de nos maires à Montréal et peut-être de nos élus provinciaux et fédéraux.

    • Danielle Caron - Inscrite 23 juin 2014 20 h 26

      Tout à fait d'accord avec vous. Comment expliquer autrement l'élection au pouvoir de partis reconnus pour leur corruption et leur absence de vision globale. Enfin une explication à toute cette absence d'activité cérébrale.

  • Francis Gendron Mayers - Inscrit 23 juin 2014 08 h 07

    La culture ou la santé...

    il faut choisir !

    • Pierre Mayers - Inscrit 23 juin 2014 10 h 04

      ....ou l'amour!

  • François Dugal - Inscrit 23 juin 2014 08 h 10

    Le MELS

    L'idiotcratie est le régime produit par notre cher Ministère de l'Education, des loisirs et des sports.

  • Pierre Mayers - Inscrit 23 juin 2014 10 h 22

    Vivre la danse, la musique et les poètes!

    L'idiocratie est un phénomène occidental dû à l'hypertrophie organisationnel et au rationalisme comme seul principe universel de la connaissance!