Prendre le large

Conteuse hors pair, Roxanne Bouchard revient avec un roman où se mélange un ton léger au drame.
Photo: Pierre-Luc Landreville Conteuse hors pair, Roxanne Bouchard revient avec un roman où se mélange un ton léger au drame.

Envie de partir, loin du bitume, de la foule, de la faune dite urbaine ? Besoin de larguer les amarres, de sentir le vent du large ? Il suffit de plonger dans Nous étions le sel de la mer.

 

Au programme : la mer dans tous ses états. Avec, pour port d’attache, un petit village de la baie des Chaleurs. En prime : une immersion dans le mode de vie, de pensée et de parlure de vieux pêcheurs gaspésiens empreints de nostalgie.

 

Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg de ce roman hybride. Plusieurs fils s’entremêlent dans le cinquième livre de Roxanne Bouchard, découverte il y a près de 10 ans avec Whisky et paraboles (Typo), prix Robert-Cliche et Grand Prix de la relève Archambault.

 

Quête existentielle et quête des origines se renvoient la balle. Tandis qu’une enquête policière piétine. Les mensonges pleuvent. Des fantômes ressortent du placard. Et, tout autour, des amours se font, se défont.

 

La narration comme telle est le plus souvent au je, un je féminin. Mais se glisse aussi ici et là un narrateur omniscient. Quant à la chronologie, elle est marquée de retours dans le temps. Deux années repères se chevauchent : 1974 et 2007. La première étant celle, charnière, où tout a commencé et la deuxième, celle où évolue l’essentiel de l’action.

 

Tout cela finit par se placer, on suit. Construction qui s’avère au final remarquable. Rencontrés en cours de route : beaucoup de personnages, très colorés, plus grands que nature, à la limite de la caricature. Dont un faux curé alcoolique et un notaire hyperminutieux au triple menton.

 

Vagues et ressac

 

On met un certain temps à se faire une idée du portrait d’ensemble. Mais quand ils reviennent dans l’action, qu’ils se mêlent à nouveau à la conversation, facile de reconnaître les personnages. Chacun a ses tics de langage.

 

Cette manie, chez l’un, de ponctuer son discours de « J’m’en va vous dire que… ». Cet emploi abusif, chez un autre, du sacre « saint-ciboire de câlisse » ou encore de « Hiiii » constants… Quand il ne s’agit pas de bégaiements insistants. Peut-être un peu trop systématique comme procédé à la longue. Mais c’est vivant, plutôt comique.

 

Les dialogues, dans leur oralité brute, dominent. Mais se greffe aussi un langage poétique, qui ne craint pas le lyrisme. Beaucoup de métaphores, parfois un peu trop appuyées. Ou très inspirées, ça dépend des goûts…

 

L’impression, ici et là, que l’auteure en fait trop. Quelques invraisemblances, qui s’amènent de temps en temps. De petits irritants, c’est tout. Grand, grand plaisir de lecture, en réalité. Conteuse hors pair, Roxanne Bouchard.

 

Le ton d’ensemble est léger. Même si ce qui se joue dans Nous étions le sel de la mer est du ressort dramatique. C’est ce mélange-là, surtout, ce dosage, qui caractérise le roman.

 

Mère de la mer

 

Début très accrocheur : un accouchement en mer, près de la baie des Chaleurs. Nous sommes en 1974. Trente-trois ans plus tard, arrive dans un petit village gaspésien une jeune femme en pleine déprime. On comprend très tôt que l’enfant née dans le bateau, c’est elle : Catherine, élevée à Montréal par des parents adoptifs. On saisit très vite aussi qu’elle a rendez-vous avec sa mère, restée pour elle une inconnue, et qu’elle lui en veut.

 

Un rendez-vous manqué, sur toute la ligne. C’est le coeur de l’histoire. Le coeur du drame. Drame qui va nous conduire dans le passé de la mère en question, une navigatrice en solitaire, une femme libre, mystérieuse, séduisante. Et fauteuse de troubles, si l’on en croit les gens du village où aboutit sa fille. Trop tard.

 

Un corps sera repêché dans les filets d’un bateau de pêche. Stupeur, branle-bas de combat dans le village où tout le monde se connaît et où les couteaux volent bas. Un enquêteur fraîchement débarqué de Montréal sera chargé d’élucider l’affaire. Il se heurtera à l’hermétisme des villageois, tandis que sa vie personnelle, amoureuse, à l’image de son enquête, sera remise en question de fond en comble.

 

Voilà pour l’essentiel de l’action. Rebondissements multiples, que l’on suit, à l’affût, tandis qu’on voit la Catherine née en mer se chercher, enquêter sur ses origines. Roman du ressourcement, finalement, Nous étions le sel de la mer. Comme un appel d’air, un vent de liberté.

Ceux qui vont en mer le savent : ce qui est déposé sur la vague se brise et se reconstruit constamment. Autrement.

Nous étions le sel de la mer

Roxanne Bouchard VLB Montréal, 2014, 360 pages