Régions, pièges inféconds

En rimes riches, convergence se lie avec allégeance et exigence. Mais aussi avec indigence, désobligeance et négligence.

 

Les couvertures de la radio et de la télévision de Radio-Canada convergeaient encore pendant la soirée électorale en Ontario, jeudi dernier. En ce sens que le son d’un média relayait celui de l’autre, comme si la radio n’était que de la télé sans les images.

 

« On entendait donc des  comme vous le voyez à l’écran”», signale et se plaint au Devoir un auditeur. Il ajoute que, quelques jours auparavant, Radio-Canada Acadie a diffusé avec le même sans-gêne, à sa radio, le son des funérailles de la GRC transmis à RDI. « Des publicités ont même été entendues à l’antenne », déplore le même critique.

 

Il est de plus en plus courant de diffuser le même reportage sur plusieurs plateformes en les adaptant à peine, voire pas du tout. Mais toute une soirée électorale de la plus populeuse province du pays et les funérailles des victimes d’un drame qui a profondément ébranlé le Nouveau-Brunswick ? À quoi sert donc le diffuseur public s’il n’est même pas capable de couvrir des événements majeurs pour les Canadiens français de Sudbury, d’Ottawa ou de Moncton en respectant l’ADN de la bonne vieille radio ?

 

« La diffusion simultanée à la télé et à la radio d’émissions spéciales en région n’est pas exceptionnelle, explique Marc Pichette, porte-parole en chef de la noble maison. Nous y avons recours lorsque l’importance de l’événement le justifie et que les exigences d’une couverture parallèle sur les deux médias s’avèrent très lourdes pour les moyens d’une station régionale. C’est d’ailleurs une pratique que nous nous employons à améliorer sans cesse, dans la mesure où elle représente une alternative efficace au plan logistique et économique. »

 

Le directeur Pichette reprend l’exemple de la soirée des élections en Ontario en soulignant qu’il aurait été « très coûteux » de préparer une émission spéciale distincte pour la radio. Il ajoute que le public pouvait aussi suivre l’évolution des résultats dans chaque circonscription sur ici.radio-canada.ca.

 

Un concentré

 

Oui, oui bien sûr, et c’est tout à fait vrai. Néanmoins, il y a là comme un concentré de tout ce qui ne va pas ou ne va plus dans les rapports entre la grande tour et sa terre du milieu. Les compatriotes des secondes zones doivent subir jour après jour les infos en provenance du noyau dur, le projet de reconstruction du pont Champlain ou la commission Charbonneau par exemple.

 

La montréalisation de l’information ne risque évidemment pas de diminuer avec les transformations en cours, annoncées ou prévisibles dans tout l’écosystème médiatique. CBC/Radio-Canada doit encore diminuer tous ses services pour faire face à de nouvelles compressions. La Presse canadienne s’impose un plan de contingence qui va réduire sa couverture au Québec. Les propriétaires de la chaîne Gesca viennent d’annoncer que leurs journaux régionaux (et cette catégorie comprend Le Droit et Le Soleil…) devront s’intégrer aux plateformes numériques de La Presse une fois la sortie du papier terminée.

 

Des élus des villes concernées manifestent leur crainte, mais pas les syndicats de journalistes, allez savoir pourquoi. Le maire de Québec a livré un plaidoyer senti contre la disparition du Soleil de sa ville. Au Droit, journal centenaire d’Ottawa, les craintes exprimées ouvertement et en coulisse rappellent que l’hyperconcentration prévisible de l’information autour de la région métropolitaine de Montréal accentuerait encore la tendance plus récente de ce journal à s’éloigner de sa base historique canadienne-française en Ontario.

 

Les conséquences se mesurent dans les deux sens, en périphérie comme au centre. Le drame, aux effets déjà mesurables, c’est tout autant que les « régions » subissent le seul point de vue de la grande ville que l’inverse. Les deux ou trois millions de Québécois regroupés mollement autour de la Place-Ville- Marie ne reçoivent à peu près aucune info des cinq ou six millions d’autres francophones du pays.

 

Au Téléjournal, on a franchement plus de chance d’entendre parler des Chinois de Chine que des Gaspésiens. À TVA, on traite bien plus souvent de Washington que de Sherbrooke, Trois- Rivières ou Rimouski.

 

Résultat : les clichés sur les uns et les autres s’accentuent. Cette concentration de l’information dans la concentration des médias a et aura aussi de profondes conséquences politiques. Dans le Toronto Star, la chroniqueuse Chantal Hébert se demandait récemment si le rétrécissement de la couverture radio-canadienne et l’incorporation des journaux gescaiens ne vont pas finalement laisser le champ libre aux médias de Québecor plus naturellement portés vers le nationalisme et un certain conservatisme fiscal.

 

En rimes suffisantes, convergence se rapproche aussi d’influence et de condoléances…

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