Traversée de l’Amérique et amour tragique

Claudine Bourbonnais a créé un récit empli de mystère, où le rêve américain brisé domine.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Claudine Bourbonnais a créé un récit empli de mystère, où le rêve américain brisé domine.

Première constatation : ce premier roman de la présentatrice de nouvelles Claudine Bourbonnais témoigne d’une remarquable maîtrise romanesque. Deuxième couche d’appréciation : c’est brillant, documenté. Mais ce qui finit par l’emporter dans Métis Beach, c’est l’histoire, passionnante, riche en rebondissements et, il faut bien le dire, tragique, greffée aux grands bouleversements qui ont secoué l’Amérique du Nord dans la deuxième moitié du XXe siècle.

 

L’écriture est fluide. Peu d’effets de style. Pas de prétention dite littéraire, mais plutôt de l’efficacité, du terre à terre, au service de l’intrigue à multiples tiroirs.

 

Du souffle cependant, beaucoup. Du rythme, malgré l’abondance de détails historiques : quand on commence à se dire que c’est peut-être un peu trop, oups, ça repart.

 

Du déploiement, de l’envergure. De la distance, de l’ironie. Et des personnages bien campés, sensibles, crédibles, loin d’être unidimensionnels, à quelques exceptions près.

 

Du mystère, aussi. Des trous dans la narration, qui nous maintiennent en haleine et qui seront peu à peu comblés. Du suspens, de l’inattendu. Quelques coups de théâtre bien sentis, dont certains machiavéliquement orchestrés, sanglants.

 

On pense à John Irving par moments, ou à Jonathan Franzen. Et, quand ça devient grinçant, à Philip Roth. Pour les scènes qui donnent froid dans le dos : à Joyce Carol Oates. Tous des auteurs étasuniens, oui. Un hasard ?

 

Retour vers le futur

 

Métis Beach se passe en grande partie aux États-Unis. L’action commence au présent. Ça ne durera pas. Deux petits paragraphes et nous voilà ramenés en arrière. En 1995. Sans savoir au juste combien de temps s’est écoulé entre-temps.

 

La fin du roman, qui se situe en 2003 ou quelque chose comme ça, nous transporte aux deux petits paragraphes du début. À la première phrase surtout : « Le passé est une arme redoutable dans les mains de nos ennemis. »

 

Dans la cinquantaine avancée, le héros, Roman Carr, né Romain Carrier, entreprend d’écrire son histoire, pour rétablir la vérité sur son passé entaché. C’est cette histoire qui va défiler sous nos yeux, de façon non chronologique.

 

D’abord, 1995, donc. Roman Carr est un scénariste réputé à Hollywood. Il connaît un succès fou grâce à sa série télé In Gad We Trust. Succès tardif, à 50 ans, après avoir galéré pour se faire un nom.

 

Succès controversé, aussi : cette série, une comédie satirique, est perçue par la droite conservatrice comme un encouragement au libre choix en matière d’avortement et, pire, comme antiaméricaine parce qu’elle se moque de Dieu et des chrétiens.

 

Le scénariste et son équipe ont les militants pro-vie et les fondamentalistes chrétiens à leurs trousses. Si bien que Roman Carr se voit menacé de censure. On lui demande entre autres de réécrire une scène pour ne pas s’attirer davantage de foudres. Ou plutôt, on lui demande de retrancher une phrase en particulier : « Dieu, quel abruti. » Soit, dans le scénario original en anglais : « What a schmuck. »

 

Pas question de plier pour le scénariste : « Aujourd’hui, c’est une phrase. Et demain, qu’est-ce que ce sera ? » Pour lui, la liberté d’expression, c’est sacré. « J’avais passé ma vie à gagner le droit de m’exprimer, cette liberté totale, sans concession, et je n’allais pas à mon âge, à cinquante ans, bon sang, me laisser dire : Tu ne peux pas dire ça ! parce qu’une bande de fanatiques pourraient se sentir offensés ? »

 

Mais il finit malgré tout par se rendre à l’évidence du compromis. Il s’apprête à se rendre au studio télé avec Ann, la femme qu’il aime et sa collaboratrice sur le scénario d’In Gad We Trust, quand le téléphone sonne. Cet appel va bouleverser sa vie.

 

Sa vie, en fait : une « suite tragique de dominos ». Depuis qu’il a été soupçonné faussement de viol à 17 ans, tout a déboulé, tout s’est enchaîné. Oh, il a eu de belles périodes d’éclaircies, plusieurs nouvelles chances de recommencer sa vie. Mais chaque fois, la dégringolade, ensuite. La gaffe, la catastrophe. Le drame tragique.

 

Nous remontons jusqu’à ses années de jeunesse, dans son village natal en Gaspésie. À Métis Beach. Ou plutôt, dans l’enclave francophone ouvrière de ce centre de villégiature envahi durant l’été par de riches anglophones propriétaires de luxueuses maisons. « Étrangement, je ne me souviens pas d’avoir envié leur richesse. C’était d’abord leur liberté que j’enviais, celle, arrogante et pleine de défi, des garçons de mon âge ou un peu plus âgés […]»

 

Le goût, le besoin, le parti pris de la liberté : une idée fixe, chez le héros, dès l’adolescence. Et qui le restera toute sa vie. Aussi le thème central de Métis Beach.

 

Portrait d’époque

 

On voit Romain Carrier tomber amoureux d’une jeune fille de son âge qui appartient au clan des riches. On le voit vivre sa première relation sexuelle avec elle. Et s’enfuir en catastrophe à New York, en 1962, parce que soupçonné d’un viol qu’il n’a pas commis.

 

On le retrouvera ensuite à San Francisco, puis à Los Angeles, et encore à New York, avec entre-temps un passage éclair au Québec, en 1995, en plein référendum sur la souveraineté. On le suivra ainsi jusqu’à ce que, brisé, anéanti à tous points de vue, il rentre dans ses terres et décide de s’atteler à l’écriture de son autobiographie.

 

On assistera, à travers son histoire à lui, à la lutte des droits des Noirs, à la guerre du Vietnam avec ses mouvements de contestation et ses déserteurs, à l’éclosion du féminisme, aux rassemblements hippies, aux années sida, à la montée de la droite religieuse, à l’effondrement des tours jumelles, à l’engagement américain dans la guerre en Irak… Et on verra défiler plusieurs icônes des baby-boomers qui ont transcendé les époques : James Dean, Jack Kerouac, Joan Baez, Bob Dylan…

 

La reconstitution historique, brassage d’idées inclus, n’est jamais plaquée. Presque aussi convaincante que celle orchestrée par Stephen King, mais concentrée sur les années 1950-1960, dans son merveilleux roman 22/11/63 (Albin Michel, 2011). Encore un auteur étasunien, tiens.

 

C’est bien le rêve dit américain qui domine dans Métis Beach. Mais le rêve brisé, au final. Et si un vent de liberté, comme un appel, traverse le roman, il y a aussi le sentiment de culpabilité qui revient constamment. Comme l’envers de la médaille, le prix à payer.

 

En amont : la trahison, la jalousie. La filiation. L’amitié. Et l’amour. L’amour, surtout. Grand roman d’amour tragique, Métis Beach. Comme on peut en trouver ici et ailleurs, pas seulement aux États-Unis.

J’étais arrivé à Métis en voiture, plus de quatorze heures de route, avec trois valises dans le coffre arrière de l’Audi. C’est tout ce que je rapportais de mes quarante ans d’exil.

Métis Beach

Claudine Bourbonnais Boréal Montréal, 2014, 456 pages

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