Une séparation

Le lanceur d’alerte américain Edward Snowden, ex-analyste et espion américain qui a mis sa liberté individuelle en sursis pour mieux dénoncer les atteintes portées par les États-Unis aux libertés de l’ensemble des citoyens ayant une existence numérique, est à la recherche d’une terre d’accueil. C’est en tout cas ce qu’il a indiqué, il y a quelques jours dans une entrevue exclusive et fort instructive accordée au réseau américain NBC depuis Moscou, où il vit désormais comme une sorte d’apatride, sans passeport et sans possibilité de rentrer chez lui, où les autorités l’attendent avec agacement pour le faire taire définitivement dans le fin fond d’une prison.

 

Et si le Canada lui accordait cet asile ? Pour profiter de la réflexion solide de l’homme sur les dérives liberticides à l’ère du « big data », ces bases de données gigantesques induites par nos nouveaux comportements numériques, et avec lesquelles les gouvernements se mettent à jouer, sans trop se questionner sur les conséquences sociales, politiques et démocratiques de leurs actes.

 

Le regard de Snowden sur un présent obsédé par la surveillance des innocents tout comme sur la mécanique sournoise de l’intrusion étatique dans la vie privée, pourrait en effet apporter de la lumière à Ottawa où l’on vient d’amener sur le devant de la scène le projet de loi C-13 sur la cyberintimidation. Le texte est porté par le ministre de la Justice, Peter MacKay. Et, malgré ses bonnes intentions, il fait craindre le pire en matière d’abus et de remise en question des libertés civiles au pays, indiquent plusieurs voix, et pas les moindres…

 

La semaine dernière, le nouveau commissaire à la protection de la vie privée, Daniel Therrien, jusque-là avocat au ministère fédéral de la Justice, a en effet invité le gouvernement Harper à séparer ce projet de loi en deux afin d’en faire un examen transparent, particulièrement en ce qui a trait aux outils de surveillance en ligne qu’il contient. Ces mesures baignent actuellement dans un tout placé sous le signe de la lutte contre un crime, ce qui rend leur évaluation objective plutôt difficile et augmente le risque de légalisation, à la va-vite, de quelques abus.

 

Parmi eux : la possibilité pour les autorités d’obtenir auprès de compagnies de téléphone et d’accès à Internet des informations personnelles précises sur leurs usagers (géolocalisation, contenus de texto ou courriel, métadonnées…) sans avoir préalablement obtenu un mandat d’un tribunal. Dans sa forme actuelle, C-13 pourrait du coup, en ciblant des coupables potentiels et des innocents notoires, faciliter les intrusions dans la vie privée de simples citoyens en passant outre à un droit démocratique fondamentale : la présomption d’innocence.

 

Le pire au nom du mieux

 

La stratégie derrière ce projet de loi n’est pas nouvelle. Elle est même plutôt grossière, à l’image de la vague de réformes législatives conduites au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 par le gouvernement Bush, réformes qui, au nom d’une guerre sainte contre le terrorisme, ont doucement, méthodiquement, malicieusement, dans plusieurs sphères de l’activité humaine, porté atteinte à la vie privée et aux libertés individuelles. En plus de compliquer quotidiennement la vie de centaines de millions de voyageurs lors de leurs déplacements en avion.

 

L’acharnement d’Ottawa à lier dans un même projet de loi lutte contre un crime et surveillance électronique est d’ailleurs très étonnant, deux ans à peine après l’abandon d’un autre projet du genre, le C-30, piloté, dans la controverse, par l’ex-ministre de la Sécurité publique Vic Toews. À l’époque, il était question de protéger les mineurs des prédateurs sexuels dans les univers numériques. Un combat nécessaire pour les conservateurs, mais qui pour se faire devait passer par une surveillance massive de la population, souvent dans un cadre juridique assez flou et propice aux dérives.

 

En février 2013, devant la contestation, Vic Toews avait d’ailleurs promis de mettre son projet de loi à la poubelle, allant même jusqu’à affirmer que les plans de modernisation à venir du Code criminel canadien ne contiendraient pas les mesures et outils enchâssés dans ce projet de loi. « Nous avons entendu les préoccupations des Canadiens qui ont été clairs sur ce point », avait-il alors dit.

 

Or, en novembre de la même année, Peter MacKay a remis plusieurs de ces mesures de surveillance à l’ordre du jour dans une loi visant à combattre la cyberintimidation. Il s’est peut-être dit que personne n’était en train de le surveiller !

 

Sur NBC, Edward Snowden a justifié son geste et sa diffusion de documents classés « secret défense », pour alerter les citoyens sur les dangers qui émergent dans un présent où les États adoptent des outils sophistiqués de surveillance, modifient des lois, exploitent de nouveaux comportements avec un aveuglement et une naïveté plus qu’inquiétants chez les spécialistes du renseignement. Dangers qu’il a vus poindre de près et de l’intérieur alors qu’il était au service de la NSA.

 

Et du coup, il gagnerait désormais à se répéter, en montant sur une colline.

3 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 9 juin 2014 05 h 35

    Merci encore MONSIEUR Edward Snowden!

    Il passera à l'histoire comme un grand homme! Et qui se repellera des harper et couillard de ce monde....

  • Jacques Thibault - Inscrit 9 juin 2014 11 h 18

    Merci M. Deglise

    Par vos chroniques sur ce sujet de la cyber surveillance et la volonté des gouvernements de contrôler les masse par le biais des données numériques, vous êtes vous aussi un lanceur d'alerte.

  • Denis Paquette - Abonné 9 juin 2014 13 h 34

    Les communications ont toujours servi a légitimer les pouvoirs

    Qu'il est voulu nous mette en garde du fait que les communications sont tres puissants, nous en sommes, mais il ne faudrait pas devenir anti communications car ce sont malheureusement ou heureusement les enjeux de toujours. Est ce que le monde peut exister sans certaines formes de pouvoirs. Bon je comprend, plusieurs ne veulent pas voire apparaitre des super brothers, mais, ils sont deja la, depuis belle lurette, tout se jouea ce niveau est ce que toutes les religions n'ont pas toujours étés des sortes big brothers, combien de mort a l'inquisition, tous les conflits du moyen orient ne sont-il pas des conflits de communications servant a légitimer certains pouvoirs. Peut etre est il tout simplement un individu mal formé qui a fait défection