L’élément fatigue

Darryl Sutter avait des allures de matou qui vient de croquer une créature bien dodue. Il avait réussi le coup, et il était le premier de toute l’histoire de tout l’univers connu à le faire. Dans la Ligue nationale de gros hockey professionnel, deux clubs seulement avaient été appelés à disputer sept joutes à chacune de leurs trois premières séries éliminatoires une saison donnée. En 2002, c’était arrivé à l’Avalanche du Colorado. Et en 1993, vous en souvient-il, les Maple Leafs de Toronto avaient écarté Detroit puis St. Louis à la limite avant de se buter aux Kings de Los Angeles de Wayne Gretzky et de Barry Melrose qui arborait une coupe Longueuil à jeter l’effroi en finale de la Clarence Campbell. Puisque Canadien était déjà champion de l’autre bord, on était passé à un cheveu court en avant et long en arrière d’avoir une grande finale Montréal-Toronto, le rêve suprême de tout un peuple d’un océan à l’autre et à l’autre sauf à l’ouest de Winnipeg. Ce fut plutôt le gouret illégal de Marty McSorley qui vola les feux de la rampe, ainsi que l’a claironné le poète, et on put enfin tout casser de nouveau au centre-ville.

 

Les Kings, donc, trois fois vainqueurs en match ultime, du jamais vu, et les trois fois sur une glace hostile, faut-il le préciser. Reviennent-ils de loin ? Ils étaient à 0-3 contre San Jose, sachons ne pas l’oublier. Et ils ont fini ça en prolongation à Chicago, face aux détenteurs de la Stanley, et le silence qui a fondu sur le United Center après le but d’Alec Martinez, c’était quelque chose à voir, comme l’avait illustré le même poète qui était en feu ce jour-là. Quelle série ce fut, du genre qu’on raconte à sa descendance qu’on en a été témoin avec du vibrato dans la région même au-delà de 30 ans plus tard.

 

Les Kings affronteront maintenant les Rangers, dont on a pu apprendre à travers les branches qu’ils ont récemment signifié à Canadien que le chemin n’allait pas plus loin et que, finalement, ça ne sentait pas la Coupe tant que ça. New York et Los Angeles, voilà qui ne doit pas nécessairement déplaire à certaines huiles, deux gros marchés comme on les aime, tout le glamour qu’il faut. Non, ce n’est pas Tampa Bay-Calgary (2004) ni Caroline-Edmonton (2006).

 

D’ailleurs, est-il loisible de se demander, c’était quand la dernière fois que NY et LA se sont rencontrés dans une grande finale de sport majeur nord-américain ? Il importe de poser la question parce qu’on peut déceler dans la réponse que toute est dans toute et que l’Histoire a le don de se répéter parce qu’elle est vieille et qu’elle montre une tendance lourde à en oublier des bouts.

 

Canadien s’est donc fait sortir par le NY Rangers, et en remontant à 1981, on trouve une Série mondiale mettant aux prises les Dodgers et les Yankees. Or contre qui les premiers avaient-ils remporté la série de championnat de la Ligue nationale ? En plein cela, messieurs dames : nos Expos. C’était l’année du Blue Monday, le circuit de Rick Monday en 9e manche du match décisif au Stade olympique qui allait fendre à jamais le coeur collectif des amateurs de balle d’ici. C’est clair : pour que les deux mégapoles croisent le fer au moment de grâce, Montréal doit d’abord passer dans le tordeur. (Certes, cela n’est arrivé que deux fois en 33 ans et ça ne prouve rien du tout, mais il faut bien mettre un peu de sens dans cet univers absurde.)

 

Toujours est-il que si vous jouez au Bingo Stanley pour la série à venir, n’hésitez pas à mettre sur votre carte une case « fatigue » ou, mieux encore, le proverbial « élément fatigue ». Vous l’entendrez évoquée, celle-là, avec les Kings qui ont joué 21 matchs de séries jusqu’à maintenant et les Rangers 20, et tout ce voyagement d’un Pacifique à l’autre, comme l’écrivassait le poète qui avait séché son cours de géographie pour participer à un atelier de création littéraire de second ordre. Encore chanceux qu’ils n’aient pas à le faire en train, ce qui serait quand même rigolo.