C’est l’émotion

Un bébé enlevé. Pas dix. Un. Et tout de suite on imagine des systèmes de sécurité. Des bracelets au poignet des bébés qui feraient retentir une alarme si on vole un enfant, un bidule qui convoque l’épouvante dès qu’on passe la porte.

 

Comme si on essayait de chaparder une robe à La Baie.

 

C’est le cocktail du délire sécuritaire, à base de mise en marché du politicien (remuez dans un scrum après le caucus, servez avec une ligne de parti, un zeste de soupçon envers son prochain et un sondage TVA), dont le devoir est de dire n’importe quoi dans la mesure où cela rassure le citoyen, qui n’est jamais trop couvé. Allez, hop, au diable les libertés, tant pis pour l’humanité, ciao bye la vie privée ! Chez nous, c’est : un incident, un règlement.

 

Un bébé enlevé, et tout de suite l’imaginaire se met en marche. L’émotion comme lumière pour guider nos pas. Peut-être qu’il ne reste plus que cela, au fond, pour nous mobiliser. L’émotion.

 

Vous auriez dû voir comment ça battait fort le tambour médiatique cette semaine autour de ce grand trou au beau milieu d’une rue dans Vanier. Panique au village ! Oh, pardon : dans la ville. Une page couverture, des reportages. On pouvait y entrer tout entier, dans ce trou. Et la Ville qui attendait quoi pour le remplir ? s’indignait-on. Qu’un grabataire plus ou moins aveugle enjambe les barrières orange tout autour et y tombe ? Qu’un enfant s’y perde ? Que la caverne d’asphalte serve de cachette pour séquestrer des bébés volés ?

 

Remarquez, personne n’échappe à la puissance de cette agitation des humeurs qu’est l’émotion. Pas même les gens d’affaires.

 

Quand le p.-d.g. de Couche-Tard vient brailler à la Chambre de commerce de Montréal que le Québec est sur le BS parce qu’il perçoit des milliards en péréquation, reprenant l’air que fredonnent les Maxime Bernier du monde entier qui considèrent le partage de la richesse comme la détestable aumône qu’on réserve aux fainéants et aux débiles légers, l’émotion est à son comble.

 

L’homme d’affaires, en tant qu’espèce supérieure, est convaincu que la bonne marche du monde dépend de sa liberté à faire tourner l’économie sur le nez de travailleurs au salaire minimum qui vendent en son nom du gaz, des chips et de la sloche. Mais donnez-lui un public de ses semblables, conquis d’avance, et le voilà qui se déshabille, éructe, montre sa véritable nature. Se sachant en territoire ami, il déverse son fiel sur l’infâme bureaucratie malgré laquelle il est devenu milliardaire, et dont il se débarrasserait volontiers pour faire fleurir le divin entrepreneuriat.

 

Pas un mot sur les traders et autres requins de la finance qui agissent comme des terroristes de l’économie, ou sur les cartes de crédit qui prêtent à des taux quasi usuraires, ou sur tout un modèle social basé sur la consommation qui nous fait depuis longtemps confondre besoin et envie, ce qui trouble évidemment notre rapport aux finances publiques.

 

Tout cela mine pourtant l’économie, et plus largement la société. Mais c’est le système qui contribue à la richesse de la race supérieure dont fait partie notre orateur.

 

Ses dépanneurs sont cotés en Bourse. Et sans doute sait-il que le marché n’est pas insensible à tant d’émotion. On s’y fiche bien que le gars du dépanneur se sauve des médias plutôt que d’étayer sa pensée, d’en faire autre chose qu’une caricature. Suffit d’un petit discours anti-étatique, et voilà la Bourse qui bande un peu, avec toute la Chambre de commerce. Le lendemain, la valeur de l’action d’Alimentation Couche-Tard (TSX : ATD.B) gagnait 21 cents. Mais c’est évidemment un hasard.

 

L’émotion rend-elle un peu con ? Il semble qu’elle soit surtout insoluble dans la raison.

 

Prenez les soeurs Dufour-Machin. Sont tellement mignonnes, non ? Et si impressionnantes en ski. Alors pourquoi pas en doublage, s’est dit un génie du marketing. Les voilà maintenant qui investissent le monde du cinéma d’animation, où elles feront les voix de je ne sais plus quoi. Des avions qui parlent, c’est ça ? Aucune importance, c’est si réjouissant pour elles.

 

Ah, l’amour du public ! Ça donne des ailes, alors pourquoi pas du talent ?

 

Empruntant à cette logique, l’auteur et comédien Fabien Cloutier s’est porté volontaire. On pouvait d’ailleurs lire le communiqué sur sa page Facebook cette semaine : il sera des prochains Jeux olympiques.

 

Ben quoi, il a l’air en forme. Et puis, il a écrit d’excellentes pièces. Je l’ai vu dans Cranbourne et Scotstown : il irradiait sur scène. Je ne suis pas le seul à le penser. La critique l’adore. Le public ? Pas encore comme les soeurs Chose-Bine-Lapointe, mais ça s’en vient.

 

Son taux de popularité le confine encore au bobsleigh, mais laissez-lui le temps d’obtenir un rôle dans une série populaire et une nomination au gala Artis, vous allez voir comme il sera génial lui aussi en ski acrobatique.

À voir en vidéo