La vraie nature de Fidel Castro

Fidel Castro et sa garde rapprochée, dont faisait partie Juan Reinaldo Sanchez.
Photo: Juan Reinaldo Sanchez Fidel Castro et sa garde rapprochée, dont faisait partie Juan Reinaldo Sanchez.

Juan Reinaldo Sanchez a été le garde du corps personnel de Fidel Castro pendant 17 ans, de 1977 à 1994. Castriste convaincu, il a mis toutes ses compétences — l’homme est ceinture noire de judo, de karaté, de close-combat, tireur d’élite et diplômé en droit — au service d’un homme qui incarnait, à ses yeux, une révolution nécessaire.

 

En janvier 1959, Sanchez a neuf ans quand Castro entre triomphalement dans La  Havane. « Tu vas voir, lui dit son père, cet hombre va remettre Cuba d’aplomb. Maintenant, tout ira bien. » Sanchez le croit. Pendant des années, Castro, pour lui, est un dieu. « Je buvais toutes ses paroles, croyais tout ce qu’il disait, le suivais partout et j’aurais voulu mourir pour lui », confie-t-il. Cette vénération, toutefois, s’en ira en eau de boudin.

 

Depuis 2008, Sanchez vit en Floride et il signe, aujourd’hui, avec la collaboration d’Axel Gylden, grand reporter au service Monde du magazine français L’Express, La vie cachée de Fidel Castro, un livre dans lequel il révèle les secrets intimes du Comandante ou « la véritable nature de Fidel Castro ».

 

L’affaire, on en conviendra, peut créer un malaise. Est-il convenable, en effet, qu’un homme honnête trahisse ainsi la confiance mise en lui par un homme d’État d’une telle envergure ? Sanchez, en d’autres termes, n’était-il pas moralement contraint à un certain devoir de réserve ? Le traitement que lui a fait subir Castro nous aide à comprendre sa décision de lever le voile sur les secrets du chef communiste.

 

En 1994, après 17 ans de loyaux services, Sanchez a perdu son poste parce que sa fille venait de s’installer au Venezuela avec son mari et parce que son frère avait fui en Floride. Le garde du corps a alors choisi la retraite, mais Castro l’a plutôt fait emprisonner et torturer jusqu’en 1996. En prison, Sanchez, trahi, s’est juré qu’il raconterait, un jour, la vérité sur Castro. Ce jour est arrivé, et la langue choisie pour l’édition originale est le français.

 

Pacha égocentrique

 

« Les services cubains, prévient Sanchez, feront leur possible pour discréditer ma parole et le présent livre. » Pourtant, assure-t-il, « toutes les informations du présent livre reposent sur des choses vues, du vécu, du concret ; pas sur des racontars ou des témoignages de seconde main. Comme on dit : moi, j’y étais ! »

 

Et ce qu’a vu Sanchez, sans nécessairement surprendre, ne peut que décevoir les thuriféraires du caudillo cubain. Ce dernier prône « l’austérité révolutionnaire » et un mode de vie spartiate. « Il ment », lance Sanchez. Castro, en effet, dispose d’une importante fortune, notamment immobilière, vit surtout sur une île privée secrète, où était fréquemment invité l’écrivain Gabriel García Márquez, et « son mode de vie s’apparente à celui d’un capitaliste sans limitation d’aucune sorte ».

 

Les cinq garçons (il a neuf enfants en tout) qu’il a eus avec sa principale compagne, Dalia Soto del Valle, ont été exemptés du service militaire, imposé à tous les jeunes Cubains. Castro, par ailleurs, s’intéresse peu à ses enfants et a souvent eu maille à partir avec Alina, sa seule fille, née en 1956, réfugiée en Floride depuis les années 1990 et militante anticastriste.

 

Dans ce qu’il présente comme un portrait psychologique de son ancien patron, Sanchez note le « goût pour l’infidélité conjugale » de Castro, qui serait en cela « typiquement cubain », sa passion pour les femmes blondes mais surtout minces, son égocentrisme, son incapacité radicale à supporter la contradiction, sa vive intelligence mise au service d’un art de la manipulation et son puissant désir de tout contrôler.

 

Sanchez nous apprend aussi — potinons un peu — que Castro, en cela différent de ses compatriotes, ne sait pas danser la salsa et n’écoute jamais de musique. Couche-tard et lève-tard, le Comandante, doté de grandes capacités physiques, se fait un devoir de bien manger — il se permet cependant un cognac à l’occasion —, ce qui ne l’a pas empêché de frôler la mort en 1983 et en 1992, à cause d’un ulcère cancéreux à l’intestin qui le rattrapera en 2006. Castro, révèle Sanchez, a un sosie, qui lui sert parfois à faire illusion, en cas de retrait public prolongé.

 

Exporter la révolution

 

Le chef cubain, la chose est connue, a toujours voulu exporter sa révolution. Sanchez, ici, expose l’implication cubaine au Chili, au Nicaragua, en Angola, au Venezuela et un peu partout en Amérique latine, principalement, et dévoile l’existence, à 25 kilomètres de La Havane, de Punto Cero de Guanabo, un camp d’entraînement dans lequel « le régime forme, entraîne et conseille les mouvements de guérillas du monde entier et même certaines organisations terroristes ».

 

Sanchez révèle surtout l’implication personnelle de Fidel Castro dans le trafic d’armes, pour appuyer divers mouvements révolutionnaires, et de cocaïne, de la Colombie vers les États-Unis, pour financer le régime cubain. En 1989, le célèbre général Arnaldo Ochoa, explique-t-il, aurait été fusillé, au terme d’un procès de type stalinien, afin de permettre à Fidel Castro de se dédouaner de ces accusations. Or, affirme Sanchez, qui qualifie cette histoire d’« affaire Dreyfus du castrisme », Ochoa agissait alors sous les ordres de Castro lui-même. Après cette affaire, d’ailleurs, Raúl Castro, pourtant « un dur porté sur la répression », aurait sombré dans l’alcoolisme. Ochoa était son ami.

 

Même s’il contient, somme toute, peu de révélations vraiment inattendues, ce témoignage, en présentant un Fidel Castro intime en dictateur sans foi ni loi presque comme les autres, s’avère passionnant et se lit comme un récit d’aventures. Sa crédibilité repose sur la parole de Sanchez et sur l’appui que lui donne le journaliste Axel Gylden en le cosignant. Est-ce assez ? Le texte, en tout cas, a des accents de vérité.

La vie cachée de Fidel Castro

Juan Reinaldo Sanchez et Axel Gylden Michel Lafon Neuilly-sur-Seine, 2014, 336 pages

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