L’été de tous les dangers

Andrée A. Michaud, auteure de Bondrée
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Andrée A. Michaud, auteure de Bondrée

L’importance des lieux, qui deviennent personnages à part entière. La nature sauvage. Le calme avant la tempête. L’angoisse qui monte. Le moment où tout bascule, le point de non-retour. Le mystère. La folie. Et la mort. Re-bienvenue dans l’univers romanesque d’Andrée A. Michaud.

 

Après Rivière Tremblante (Québec Amérique, 2010), qui portait sur la disparition d’enfants et la peine insurmontable de leurs parents, voici Bondrée, où l’on assiste à deux meurtres d’adolescentes trop belles, trop délurées, trop vivantes : d’abord Zaza Mulligan, puis Sissy Morgan, sa meilleure amie.

 

Nous sommes quelque part au bord d’un lac entouré de forêts, quelque part à la frontière du Maine, aux États-Unis, et de la Beauce, au Québec. Nous sommes à Boundary Pound pour les Anglos ; Bondrée pour les Francos.

 

C’est un certain Pierre Landry, un Canuk, qui a francisé le nom du lieu, plusieurs années auparavant. Ce Pierre Landry fait figure de personnage légendaire. Il se serait engouffré dans les bois alentour pour fuir la Deuxième Guerre mondiale. Il serait devenu un trappeur averti en même temps qu’un ermite redouté. On l’aurait retrouvé pendu, à cause d’un chagrin d’amour : la femme dont il s’était follement épris l’aurait rejeté, sans lui accorder le moindre regard.

 

Le lien entre ce bougre sur qui plane un certain mystère alimentant les rumeurs et les meurtres des deux adolescentes, qui ont lieu plusieurs années plus tard ? Pas évident au début. De plus en plus clair au fil du récit. De plus en plus troublant aussi.

 

Été meurtrier

 

Nous voici donc à l’été 1967. Tout nous est raconté au passé, longtemps après les faits, mais c’est comme si on y était. « L’été de Lucy in the Sky se serait déroulé dans l’odeur des guimauves, de la lotion Coppertone et du sable chauffé, et personne n’aurait imaginé qu’un été puisse s’interrompre en plein coeur de la canicule. Mais voilà, deux filles étaient mortes, tuées, assassinées, et d’autres pouvaient l’être encore, c’est ce que nous apprenait la nuit privée des cris enjoués de Sissy Morgan. »

 

Dès le début, on sait qu’elles vont mourir. On croit même savoir assez vite par la main de qui elles vont périr, l’une après l’autre, de la même façon : on les retrouvera toutes deux dans les bois, chacune prisonnière d’un piège à ours rouillé. Mais ce n’est qu’à la fin qu’on comprendra véritablement pourquoi. Suspens assuré, coup de théâtre réussi.

 

Entre-temps, on aura vu toute une communauté dévastée. Et c’est là que se situe la plus grande force de la romancière, justement : dans l’exploration de cette dévastation. On mesure les effets de ces meurtres sur les autres, autour, tous les autres concernés : les parents des deux adolescentes tuées, bien sûr, mais aussi les autres parents de la communauté, inquiets pour leurs propres filles.

 

Dès la disparition de la première adolescente, en fait, la peur s’est installée : « Une fille avait disparu et, de ce fait, la disparition potentielle de toutes les filles transformerait en une immense tumeur la seule et unique hantise de tout géniteur normalement constitué, incapable d’imaginer que la chair de sa chair ne lui survive pas et, plus encore, qu’elle ne soit pas promise à l’éternité. »

 

Finie la liberté de mouvement pour les enfants. Terminée l’insouciance. L’endroit paradisiaque des vacances d’été s’est transformé en trappe à danger.

 

Après la mort de la première jeune fille, l’enquêteur venu du Maine avec son adjoint avait dû se résoudre à conclure à un bête accident, faute de témoins, de preuves, de suspect potentiel. Mais quand à son tour la deuxième s’est fait prendre au piège, plus de doute possible : un assassin courait en liberté à Bondrée.

 

Bientôt, un climat de suspicion et de paranoïa s’installe dans la communauté. Qui a fait ça ? Un suspect sera arrêté. Certains seront convaincus de sa culpabilité, d’autres clameront son innocence. Chose certaine, la vie de cet homme, que l’on sait, nous, non coupable, sera à jamais marquée au fer rouge.

 

La division dans la communauté ira en s’accentuant. Rien ne sera plus jamais comme avant, à Bondrée. L’endroit sera déserté. « Dans quelques jours, Bondrée serait fermé pour l’hiver et peut-être pour toujours. »

 

Même l’enquêteur principal et son adjoint ne ressortiront pas indemnes de cette histoire horrible. En fait, tout le monde, tous ceux qui auront été mêlés de près ou de loin aux événements tragiques de l’été 1967 à Bondrée verront d’une façon ou de l’autre leur vie bouleversée.

 

Voix d’enfant

 

Andrée A. Michaud parvient à s’immiscer dans la tête de chacun des protagonistes, y compris les deux mortes et le meurtrier. Sans oublier le mythique Pierre Landry, dont le spectre hante Bondrée. On est nécessairement fasciné par l’habileté avec laquelle elle fouille la psychologie humaine, sa diversité, sa profondeur.

 

Ce dixième roman de l’auteure, récompensée en 2001 par un Prix du Gouverneur général et, plus récemment, par le prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec pour Mirror Lake (Québec Amérique, réédité en 2013), donne à penser autant qu’à voir. L’écriture est enflammée, inspirée. Le rythme est haletant, mais ponctué par des scènes de la vie quotidienne, familiale, qu’on pourrait faire nôtres. L’humanité côtoie le sordide.

 

S’ajoutent aussi des scènes de guerre, qui nous ramènent aux années 1940. Et qui constituent une des clés fondamentales de l’intrigue. En surplomb : les ravages à long terme de la guerre, incluant les chocs post-traumatiques, dont les effets peuvent devenir dévastateurs.

 

La structure du roman, qui se révèle plutôt complexe, pour ne pas dire compliquée, au début, s’avère ingénieuse. Et l’époque reconstituée, celle de l’année 1967, donne lieu à toutes sortes de repères culturels qui ressortent comme par enchantement des boules à mites.

 

Le récit alterne entre une narration omnisciente, à la troisième personne, et une narration au je, qui change totalement la perspective : le je d’une enfant de 12 ans, devenue grande, les années ayant passé. Cette voix-là, elle s’imprime en nous, elle nous prend aux tripes. Elle nous fait sourire aussi par moments, elle ajoute de la magie, de la lumière.

 

Bondrée ne se lit pas seulement comme un thriller psychologique, mais comme un roman d’initiation : la petite narratrice, à la fin de l’été, aura traversé de l’autre côté de l’enfance. « Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

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Bondrée

Andrée A. Michaud Québec Amérique Montréal, 2014, 304 pages