La fanfare du roi Modi

New Delhi — Viendra ? Viendra pas ? Après trois jours de suspense dont les médias ont fait leurs choux gras, le premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, a finalement accepté l’invitation de Narendra Modi de venir lundi à Delhi pour assister à l’investiture du nouveau gouvernement indien. L’événement est objectivement exceptionnel. C’est la première fois depuis leur indépendance obtenue simultanément en 1947 que les deux pays se font pareille politesse.

Comme tout ce qui touche de près ou de loin à l’inextricable conflit indo-pakistanais (les deux pays se sont menacés d’attaques nucléaires plus d’une fois), l’affaire a déclenché un ouragan de conjectures autour de ce qu’il pourrait en ressortir de positif, alors qu’en fait, si l’on en juge d’après les 67 dernières années, il n’en ressortira sans doute rien d’autre dans l’immédiat qu’un peu de bruit. Il demeure que beaucoup ont salué la décision « courageuse » de M. Sharif et de son gouvernement civil, considérant le fait que l’establishment militaire, détenteur du pouvoir réel au Pakistan, s’opposait au déplacement.

Grand dramaturge du politique, Narendra Modi, dont le BJP (Parti du peuple indien, droite hindouiste) reprend le pouvoir en Inde après dix ans dans l’opposition, a décidé de faire de son investiture comme premier ministre un événement international, ou à tout le moins régional. Y seront donc aussi Hamid Karzai, président sortant de l’Afghanistan, et Mahinda Rajapakse, président du Sri Lanka, au grand dam d’ailleurs du gouvernement de l’État du Tamil Nadu, qui exècre Rajapakse pour son mauvais traitement de la minorité tamoule srilankaise.

M. Modi se montre particulièrement ouvert et conciliant depuis sa victoire écrasante aux élections législatives, dont les résultats ont été annoncés il y a dix jours, promettant de « gouverner pour tous » — lire : y compris pour la minorité musulmane. Le voici donc qui tient des propos qui entrent en contradiction avec son idéologie prohindouiste. L’invitation qu’il a lancée à M. Sharif a pris tout le monde par surprise, vu la position traditionnellement dure que défend le BJP à l’égard du Pakistan, où sont les cerveaux et les artisans de plusieurs des attentats terroristes commis en Inde, dont celui de Mumbai en novembre 2008. Au milieu de la fanfare qui célèbre les moindres faits et gestes du « roi » Modi, il s’en trouve quand même pour faire remarquer que le nouveau premier ministre était gagnant auprès de l’opinion publique, que M. Sharif vienne ou non.

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« Ce qu’il a dit depuis son élection, c’est rassurant. Il ne faut pas condamner d’avance quelqu’un à toujours répéter à l’avenir ce qu’il a fait dans le passé. On verra bien s’il agira comme il parle depuis une semaine », affirme très diplomatiquement Shashi Tharoor, l’un des rares rescapés du naufrage du gouvernement sortant du Parti du Congrès qui a vu couler aux élections les quatre cinquièmes de sa députation. Du jamais vu dans la longue vie de ce parti fondateur de l’indépendance.

Le Congrès avait 206 députés dans la législature sortante, il n’en a plus que 44. Il ne peut même plus, techniquement, former l’opposition officielle au Lok Sabha. M. Tharoor a été réélu dans sa circonscription de l’État du Kerala, l’un des rares bastions du Congrès à ne pas avoir été emporté par l’invasion safran. Écrivain et intellectuel de premier plan, ancien sous-secrétaire général de l’ONU, ex-ministre, il tenait d’emblée une place influente dans la vie publique. Survivant de l’ouragan Modi, Shashi Tharoor devient plus visible encore.

De 206 à 44 députés, le Congrès est dans ses petits souliers, désarmé par l’ampleur de la victoire du BJP. Décimé, il panse ses blessures. Du reste, le ton soudain conciliant de M. Modi ne lui donne guère de munitions. « Il nous surprend. Pour l’instant, il tient un langage de paix, il tend la main. On ne peut que l’en féliciter », répète M. Tharoor en entrevue. Mais il doute que cela dure. « Arrivera sans doute le jour où il reniera cette attitude conciliante. Il est un hindouiste dans l’âme, le pluralisme de la société indienne est étranger à ses convictions profondes. » Qu’il renoue avec « ses visées sectaires et nous serons là pour le dénoncer ».

L’invitation lancée à M. Sharif ? « S’il s’agit de signaler à nos voisins qu’ils sont importants, c’est une bonne idée. Mais nous aurions fait la même chose face au Pakistan quand nous étions au pouvoir que le BJP nous aurait sévèrement critiqués, lui qui dit depuis toujours que la diplomatie ne peut pas cautionner le terrorisme. Manmohan Singh a décliné l’année dernière l’invitation de M. Sharif à se rendre à son investiture à Islamabad au nom de demandes irréductibles qui n’ont jamais été satisfaites par le Pakistan par rapport aux attentats de 2008: faire condamner les coupables en justice et démanteler l“infrastructure terroriste”. »

M. Modi a créé en campagne des attentes énormes au sein de l’électorat en matière de développement économique. Dans l’euphorie de son investiture, il en rajoute au sujet d’un conflit aussi complexe que celui qui empêche depuis toujours l’Inde et le Pakistan de se réconcilier. Ainsi que l’affirmait dans une entrevue l’indologue Christophe Jaffrelot : « Modi a tellement promis qu’il ne pourra que décevoir. » Mais qui sait ? M. Modi rencontrera M. Sharif mardi en tête à tête.