Les fossoyeurs de papier

Au bal des croque-morts, nous irons tous danser. Ces discours, ces prédictions, ces presque prophéties autour de la mort annoncée des journaux ou magazines papier me mettent plutôt mal à l’aise. Car, ce faisant, elles précipitent certainement un phénomène qui se veut, quoique inéluctable, assez lent — avec les conséquences fâcheuses que cela entraîne. Enfin, elles me rendent perplexe, eu égard à la source d’où elles proviennent.

 

Il est légitime d’être attentif et de commenter l’impact du numérique sur nos vies et nos usages quotidiens. Il est rassurant aussi, sur un autre plan, de constater que tous les secteurs de l’économie sont à la recherche de solutions innovantes. D’ailleurs, de tous côtés, on n’entend plus que cela : innover. Mais à quel prix ?

 

Notre monde a changé et sa lente mise en adéquation avec le changement ne repose que sur notre capacité individuelle et collective à l’accepter, ce qui implique de l’assimiler en profondeur. Et à notre rythme. En ce qui touche le monde des médias, personne en réalité ne peut prédire avec exactitude ce qu’il adviendra du journal papier, ni surtout quand il sera appelé à disparaître. Les avis sont partagés, trois ans, cinq ans, dix ans, plus encore ?

 

Je suis admiratif devant la réalisation de La Presse + et de ses artisans. Et de l’avancée technologique qu’elle s’est donnée avec sa nouvelle plateforme numérique. Une source de fierté bien légitime pour Gesca.

 

Ce qui m’apparaît plus discutable cependant, c’est que ce sont les grands patrons de l’empire eux-mêmes, les frères André et Paul Desmarais de Power Corporation, qui annoncent la fin du journal papier. Vision ou coup de bluff ? Il est clair que, ce faisant, ils adressent, un certain nombre de messages à l’endroit de plusieurs cibles !

 

Message aux journalistes d’abord. Ils seront probablement les plus touchés — et surtout les plus menacés — par ces bouleversements technologiques, non qu’ils soient incapables de s’y adapter, mais bien parce que la force, la pression économique et l’influence intellectuelle qu’ils représentent a toujours « dérangé » les  patrons de journaux non indépendants. Une influence en train de fondre comme neige au soleil. Un effet pervers ajouté à la gratuité de l’information. La dévalorisation de leur métier. Les robots-scripteurs de demain n’auront d’âme que celle de leur propriétaire. « Journalistes, adaptez-vous, le monde change, vous devrez changer aussi… ou partir. »

 

L’instrumentalisation d’un journalisme exclusivement dépendant de la source publicitaire représente une menace croissante, un risque formel de dénaturation de la profession.

 

Message aux journaux de la concurrence. « On vous aura prévenus, nous, c’est bien cette direction que l’on prend. Et comme, on est les plus gros, ça va faire très mal ». Sous-entendu, « embarquez dans l’aventure qui, pour l’instant, nous coûte très cher, comme ça on ne sera pas les seuls ». S’il est clair que La Presse + a su se positionner en incontestable chef de file sur le plan technologique, son modèle d’affaires lui est propre, donc pas forcément applicable pour Le Devoir ou Le Journal de Montréal aux lectorats différents.

 

Message aux journaux régionaux du groupe. Et ils sont très nombreux. Comme le souligne notre confrère Florian Sauvageau dans l’édition du 23 mai, ces derniers risquent leur avenir. Ils n’échapperont pas à la tendance. Il faut donc s’attendre à des compressions innombrables dans l’ensemble de l’empire.

 

Message aux annonceurs. La publicité journal tire à sa fin. C’est sur le numérique qu’il faut TOUT miser. Mais qui a dit que la publicité tablette ou numérique allait prendre toute la place ? Et que le format (pub souvent intrusive et perturbante pour la lecture) actuellement développé par La Presse + était le plus adéquat ? Et l’est-il dans toutes circonstances et pour tout type d’annonceur ? Oui, la publicité interactive se mesure plus aisément en matière d’efficacité, mais elle est encore loin d’avoir fait ses preuves en terme de captation de l’intérêt. Et, le zapping la menace également.

 

Enfin, le plus insidieux, pour ne pas dire irrévérencieux, dans cette déclaration, c’est le message qu’elle envoie aux lecteurs. « Dépêchez-vous de changer vos habitudes de lecture sur papier, nous, on ne sera plus là dans un très proche avenir. » Je ne pense pas qu’éjecter les lecteurs papier (ceux-là mêmes qui ont fait le succès de Gesca depuis ses origines) soit la plus fine des stratégies. L’harmonie est donc de mise. Après tout, c’est encore sur eux que repose la fidélité actuelle à tous médias — fussent-ils des médias papier.

 

Tuer le journal papier, c’est délibérément accepter de tuer des lecteurs.


Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, expert en stratégie de l’image. Cette chronique fait relâche durant la période estivale.

À voir en vidéo