Le Canada a-t-il échoué en Afghanistan?

Martin Forgues dénonce l’hypocrisie du Canada, qui, selon lui, n’a jamais vraiment voulu gagner la guerre en Afghanistan et qui se comporte, aujourd’hui, comme un gamin qui « se retire du carré de sable parce que le jeu ne tourne pas à son avantage ».
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Martin Forgues dénonce l’hypocrisie du Canada, qui, selon lui, n’a jamais vraiment voulu gagner la guerre en Afghanistan et qui se comporte, aujourd’hui, comme un gamin qui « se retire du carré de sable parce que le jeu ne tourne pas à son avantage ».

Le 9 mai dernier, à Ottawa, le gouvernement Harper soulignait la fin de la mission canadienne en Afghanistan, qui aura duré douze ans et coûté la vie à 158 militaires canadiens, en plus de causer des blessures à plus de 2000 autres. À l’heure du bilan, donc, une question s’impose : fallait-il aller faire la guerre dans ce pays d’Asie centrale ?

 

Ancien militaire — de 1999 à 2010 — devenu journaliste, Martin Forgues a participé à cette mission. Dans L’afghanicide, un bref essai percutant d’un peu moins de cent pages qui lance la nouvelle collection « Point de vue » de VLB éditeur, Forgues développe une critique militaire de cette intervention. « Voulait-on réellement gagner cette guerre ? demande-t-il. Les soldats sur le terrain le désiraient ardemment. Du côté de la classe politique, la réponse est un peu plus floue. »

 

Quelques essais québécois récents ont traité des tenants et aboutissants de l’intervention militaire canadienne en Afghanistan. Dans En terrain miné (VLB, 2013), un ouvrage reprenant la correspondance de guerre entre la romancière Roxanne Bouchard et le caporal Patrick Kègle, ce dernier endosse essentiellement l’argumentation des forces armées canadiennes pour justifier l’intervention. Cette guerre, écrit-il en substance, est légitime, puisqu’elle vise à combattre le terrorisme, à contribuer à la reconstruction d’un pays martyr et à permettre aux petites filles d’aller à l’école. Kègle est si sincère et si convaincant qu’il parvient à ébranler l’antimilitarisme de sa correspondante.

 

Ces arguments, toutefois, ont été rejetés par le politologue de tendance anarchiste Francis Dupuis-Déri, dont la soeur soldate, rappelons-le, a participé à la mission canadienne en Afghanistan. Dans deux solides essais, L’éthique du vampire (Lux, 2007) et L’armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut (Lux, 2010), Dupuis-Déri affirme que cette guerre n’a rien fait pour améliorer la situation afghane et a eu des effets déplorables au Canada. Quand l’action guerrière et étrangère a pour résultat « de dégrader une situation d’une complexité que l’on maîtrise si peu », écrit le politologue, c’est un « devoir d’inaction (ou de retenue) » qui devrait prévaloir.

 

Idéaliste déçu

 

Le point de vue de Forgues, lui aussi très sévère à l’endroit de l’intervention canadienne, est différent et original. Se qualifiant de soldat idéaliste, Forgues dit s’être enrôlé « dans l’espoir de libérer des populations opprimées ». Pour lui, aller en Afghanistan, c’était « aller frapper l’ennemi dans son nid », étant donné que les talibans collaboraient avec les terroristes d’al-Qaïda, c’était aussi contribuer à la reconstruction d’un pays, « vaincre une insurrection dangereuse pour le Canada et l’Occident » et « soutenir un gouvernement fragile ».

 

Or, aujourd’hui, dans cet essai, Forgues constate l’échec de ce programme. Il ne nie pas qu’il y a eu de « maigres progrès économiques et sociaux, notamment pour les femmes », mais il doute fort que ces derniers survivent au départ des troupes occidentales. Le gouvernement Karzaï (dont le mandat prendra fin cette semaine), soutenu par l’Occident pendant toutes ces années, est totalement corrompu, le trafic d’opium, source de financement de divers groupes armés, dont les talibans, est florissant, la situation militaire est un bourbier et « les forces de sécurité afghanes ne montrent aucun signe qu’elles sont prêtes à empêcher le retour des théocrates ».

 

Forgues, il faut le comprendre, n’est pas contre cette guerre. Il dénonce plutôt l’hypocrisie du Canada qui, selon lui, n’a jamais vraiment voulu la gagner et qui se comporte, aujourd’hui, comme un gamin qui « se retire du carré de sable parce que le jeu ne tourne pas à son avantage ». En 2003, écrit Forgues, la victoire était possible, mais le retrait relatif des forces américaines, dirigées alors vers l’Irak, fut une erreur fatale.

 

Une guerre perdue

 

À partir de ce moment, la mission canadienne s’enlise. Pour justifier l’engagement canadien aux yeux de l’opinion publique, les autorités politiques affirment que nos soldats se battent « afin que les petites Afghanes puissent aller à l’école », mais la vérité, selon Forgues, est moins rose.

 

Le Canada conservateur, au fond, cherche d’abord à promouvoir ses intérêts, c’est-à-dire à remplir ses obligations internationales en assumant son rôle dans l’OTAN, à se redonner une crédibilité militaire et à « justifier des hausses substantielles dans le budget de la défense ». S’il faut, pour arriver à cela, appuyer un gouvernement afghan totalement corrompu, faire des ententes avec de sanguinaires seigneurs de guerre et, ultimement, négocier la paix avec les talibans, ce qui revient, selon Forgues, à leur concéder la victoire, eh bien soit ! « Pour le gouvernement canadien, constate tristement l’essayiste, la mission était accomplie. Celle de remplir son devoir non pas envers la population afghane, mais envers l’OTAN et ses alliés militaires. Celle également de renouveler et d’accroître sa puissance militaire en constant déclin depuis les années 1970. »

 

Cette guerre canadienne en Afghanistan est une guerre perdue, conclut Forgues. Menée avec de mauvaises stratégies — on a préféré la méthode forte, conventionnelle, à une « stratégie de contre-insurrection cohérente », qui aurait exigé des liens humains plus soutenus et plus sincères avec la population afghane — et pervertie par des intérêts politiques, cette intervention prend fin alors qu’elle n’est pas terminée, abandonnant ainsi « la population de ce pays à l’afghanicide », après la mort d’au moins 18 000 civils, parce que les représailles contre ceux qui ont voulu du changement seront terribles.

 

« Ce qui importe au soldat, c’est de vaincre l’ennemi et de remporter la victoire, écrit Forgues. Ce qui, à moins d’un revirement majeur, devient de moins en moins certain en Afghanistan. Est-on en droit de penser que 158 âmes, fières d’aller servir leur pays, ont donc été perdues au profit d’intérêts purement politiques ? »

 

Si même les partisans de cette mission en arrivent à une telle évaluation, on est forcé de conclure qu’il n’y a vraiment pas de quoi fêter.

L’afghanicide Cette guerre qu’on ne voulait pas gagner

Martin Forgues VLB Montréal, 2014, 96 pages

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