Au temps de l’Inquisition

Elle s’appelle Janet Vertesi. Elle est prof de socio à l’Université Princeton aux États-Unis. Elle a essayé dans les derniers mois de cacher sa grossesse. Et elle y est arrivée au prix de contorsions et de stratégies démesurées étant donné la nature du projet.

 

Cacher sa grossesse : pas à sa famille. Pas à ses amis, qui étaient tous au courant de la chose. Elle a voulu soustraire la chose des regards indiscrets, des regards commercialement intéressés, des regards mesquins, des regards cachés qui traquent aujourd’hui le « big data », comme on dit, ces mégabases de données nourries par des vies de plus en plus numériques, pour en extraire des faits, des tendances, des besoins, des intentions. Et pour ensuite les exploiter.

 

Mme Vertesi n’a fait aucun achat en ligne lié à sa maternité. Ses dépenses liées à une naissance future ont toutes été faites en liquide dans des commerces de sa ville et d’ailleurs. Elle n’a pas mis des photos d’elle gravide sur des réseaux sociaux, a même demandé à tous ses amis de ne jamais mentionner la chose dans les univers numériques. Elle a pesé chaque mot, anticipé les conséquences de chaque clic en ligne, dans des moteurs de recherche et ailleurs. Elle a même fini par vivre sa vie numérique dans un réseau parallèle, le réseau Tor, permettant des échanges anonymes et quasi impossibles à retracer. Tor est surtout utilisé par des dissidents captifs de régimes totalitaires, par des criminels, par des espions…

 

Lors d’une récente conférence aux États-Unis à laquelle elle a participé pour relater son expérience, elle a dit en gros : dans un monde où les megadonnées dominent, pour dissimuler sa grossesse à ceux et celles qui n’ont pas vraiment besoin d’en être informés, il faut désormais se comporter comme un criminel, prendre les mêmes précautions qu’un trafiquant de drogue. Et bien sûr, quand on s’arrête un petit deux minutes pour y penser, il y a de quoi trouver ça complètement fou !

 

La sociologue américaine vit un petit peu plus bas sur le continent, mais elle doit sûrement être sensible à la Déclaration d’Ottawa sur la surveillance de masse au Canada que commence à signer depuis la semaine dernière, d’un océan à l’autre, une jolie brochette d’universitaires, de chercheurs et défenseurs des libertés civiles et des droits de la personne au pays. Le document appelle le gouvernement Harper à revoir de fond en comble les cadres légaux qui entourent la protection de la vie privée et la surveillance des citoyens par des organismes publics, par les forces policières et de plus en plus par des organisations privées.

  

Omnibus de la dérive

 

À l’ère de la dématérialisation, les signataires du document exigent également plus de transparence de la part du gouvernement, particulièrement en ce qui a trait à la collecte d’information sur les citoyens, au partage de ces informations avec des entreprises privées ou avec d’autres États. La déclaration d’Ottawa stipule aussi qu’à l’avenir, des modifications portées aux lois et touchant à la vie privée devraient toujours se faire de manière ouverte et transparente, avec débat public, et non plus, comme c’est le cas en ce moment, en cachant les intentions du gouvernement dans un projet de loi omnibus.

 

Récemment, le C-31 à Ottawa cachait un amendement facilitant le transfert de données personnelles entre l’Agence du revenu et les forces policières, sans mandat judiciaire. Pour cultiver la confiance du citoyen, ce n’est pas ce qu’on a fait de plus génial !

 

« L’expansion, l’intensification et l’intégration des mesures de surveillance sont arrivées à un tournant historique », écrivent les auteurs d’un essai collectif nécessaire sur la nouvelle transparence qui vient de sortir. Il est intitulé Vivre à nu, la surveillance au Canada (Athabasca University). L’objet pousse la logique de la transparence très loin en se faisant gratuit en ligne dans un format PDF.

 

Le bouquin contient des séries de vérités qu’il n’est pas mauvais de répéter. Il souligne, à titre d’exemple, que le fait de faire nous-mêmes de la surveillance à petite échelle [dans ces réseaux où l’on aime bien aller voir discrètement ce qui se passe chez nos amis, collègues et connaissances sans être vu] tendrait à rendre plus acceptables et normaux les autres types de surveillance. Il ajoute aussi que l’on se laisse observer bêtement pour jouir de réductions de prix ou de services, et que, du coup, le rapport de force entre les individus et les organismes, en matière de surveillance, change et « tend à pencher dangereusement en faveur des organismes ».

 

Selon les auteurs, « le plus grand danger » du nouvel ordre numérique ne réside pas seulement dans le caractère intrusif d’une mesure de surveillance, mais dans la tonalité que ces intrusions donnent pour la suite des choses. « Petit à petit, nous créons une société où la surveillance »,la suspicion, le contrôle, l’amenuisement des libertés s’ancrent, écrivent-ils, en demandant : « est-ce la société dans laquelle nous voulons vivre ? »

 

Une bien bonne question que l’on souhaite encore pouvoir formuler longtemps, sans être contraint de se cacher dans le réseau Tor, à l’image d’une sociologue enceinte cherchant à mettre en relief les paradoxes du présent.

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