Les monstres dans le placard

Avec son deuxième roman, Katia Gagnon nous entraîne dans le sordide le plus sordide, au cœur du mal incarné. Et de la détresse sans nom.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Avec son deuxième roman, Katia Gagnon nous entraîne dans le sordide le plus sordide, au cœur du mal incarné. Et de la détresse sans nom.

Rebondissements surprenants, intrigue bien ficelée, mécaniques de la cruauté et de la détresse parcimonieusement démontées : la journaliste à La Presse Katia Gagnon nous a montré il y a trois ans de quel bois elle se chauffe comme romancière avec La réparation (Boréal), axé sur l’intimidation et ses ravages effrayants chez les adolescents.

 

Son deuxième roman, Histoires d’ogres, met en scène la même journaliste d’enquête au passé trouble et à la dent longue, Marie Dumais, qui a fait des cas d’écorchés vifs sa spécialité. « Centres jeunesse, hôpitaux psychiatriques, écoles en milieux défavorisés : elle avait plongé, parfois pendant plusieurs semaines, dans chacun de ces endroits. Ces immersions dans des milieux difficiles étaient devenues sa marque de commerce, sa signature journalistique. »

 

Attachante, cette Marie Dumais. On prend plaisir à la retrouver. Et on se félicite d’en apprendre un peu plus sur sa petite enfance traumatisante auprès d’une mère schizophrène qui voyait en la petite Marie une envoyée de Dieu et la contraignait au silence.

 

On comprend un peu mieux pourquoi la journaliste a tant à coeur de raconter les histoires d’enfance malheureuse, d’où vient son intérêt pour les exclus, les traumatisés en tout genre. On comprend un peu mieux aussi son goût pour la solitude, sa réticence face à l’engagement affectif.

 

Violence sociale

 

Histoires d’ogres se situe un cran au-dessus de La réparation. Du point de vue de la maîtrise romanesque, de l’orchestration narrative. Les fils se dénouent un à un tout naturellement, à l’intérieur de chapitres courts, elliptiques. Le rythme en accéléré favorise l’aspect thriller.

 

Efficacité est le mot d’ordre ici. Pas de fioritures, pas d’effets de style. Pas de lyrisme, pas ou peu d’images poétiques. L’écriture est directe, parfois crue. On n’est pas loin du langage factuel, journalistique. Si on plonge avec l’auteure dans la noirceur, les tiraillements de l’âme, l’âpreté de la violence, on est plus proche d’un Stephen King que d’une Anne Hébert, disons.

 

Un cran au-dessus de La réparation aussi, Histoires d’ogres, concernant le degré atteint dans la dureté, dans la barbarie. Katia Gagnon nous entraîne dans le sordide le plus sordide, au coeur du mal incarné. Et de la détresse sans nom.

 

D’un côté : un monstre, pédophile et meurtrier. De l’autre : une jeune prostituée accro au crack, exploitée par un proxénète sadique, puissant, et malmenée par des clients orduriers.

 

C’est l’aspect social de la violence qui est mis en avant. Et c’est le point de vue humain qui prédomine. La question de fond du roman : quel est le point de bascule ? Autrement dit : qu’est-ce qui fait qu’un enfant maltraité en viendra à s’en prendre violemment aux autres ?

 

Quand commence Histoires d’ogres, un homme vient de prendre la direction d’une maison de transition après 25 ans passés en prison. Il a agressé sexuellement et tué un garçon de 13 ans : il l’a étouffé en lui enfonçant de la terre dans la bouche. Stéphane Bellevue pourrait-il récidiver ?

 

Cette histoire avait fait grand bruit à l’époque dans les médias et déchaîné les passions dans le public. « L’affaire Bellevue avait horrifié la province entière, soulevé une indignation sans précédent. Lors de son transfert en prison, des dizaines de citoyens s’étaient déplacés pour lui lancer des objets en l’insultant. »

 

Vingt-cinq ans plus tard, l’indignation continue par médias interposés : comment accepter que ce meurtrier pédophile soit placé dans une maison de transition située près d’une école ? La peur s’installe, tandis qu’à la une du journal trône la photo, datant de 25 ans, du colosse au visage ingrat, alors âgé de 22 ans.

 

Enfance brisée

 

C’est l’image d’un ogre qui réapparaît. Stéphane Bellevue, « grand, immense même, gros, fort, pas rapide d’esprit », qui s’en est pris à un enfant innocent, sans défense, ne peut que rappeler ce « personnage terrifiant, imprimé à travers les contes dans le cerveau de tous les enfants dès leur plus jeune âge ». Autrement dit : « Bellevue fait peur aux adultes parce qu’il représente l’ogre qui se cachait dans leur placard chaque soir quand ils étaient enfants. »

 

Mais que se cache-t-il au juste derrière cet ogre sorti de sa cage ? s’interroge la journaliste Marie Dumais. Elle entreprend de faire une enquête sur lui, de retracer son parcours, pour comprendre ce qui l’a amené à commettre l’irréparable.

 

Ce qu’elle va découvrir est inimaginable. C’est comme si, dès sa naissance, pour ne pas dire dès sa conception, ce gars-là avait été marqué au fer rouge. Ensuite, ça n’a fait qu’empirer : différentes familles d’accueil, l’orphelinat, les centres pour jeunes délinquants… En tout : « déplacé quinze fois en dix-huit ans ». Consternation chez la journaliste, en même temps que satisfaction d’avoir trouvé là une bonne histoire à raconter.

 

Ce qui ajoute à la richesse du roman : un peu comme le fait l’anthropologue judiciaire Kathy Reichs avec son alter ego Temperence Brennan dans ses polars, Katia Gagnon met au service de son héroïne sa connaissance du métier de journaliste et du milieu médiatique.

 

Beaucoup de considérations sur le traitement médiatique des faits divers. Et des remarques du type : « Du temps, c’était une denrée infiniment rare dans le merveilleux monde des médias, où l’information circulait à la vitesse d’une auto de course. Vite, vite, toujours plus vite. »

 

Entre en jeu aussi « l’ivresse du scoop ». De même : le fait de se sentir « vautour », comme journaliste, quand on questionne avec insistance les proches des victimes. On voit la journaliste à l’oeuvre, comme si on assistait en coulisse à son enquête.

 

Marie Dumais en vient, au cours de ses nombreux entretiens avec des spécialistes qui se sont occupés dans le passé du cas Bellevue, à s’interroger sur son propre travail. Est-ce que le fait de décrire le passé douloureux de l’ogre va le conduire à se transformer en victime à ses propres yeux, à justifier ses actes ?

 

Cas de conscience pour la journaliste : « Allait-elle encourager Bellevue à commettre de nouvelles agressions en écrivant sur lui ? Devait-elle balancer le résultat de son enquête pour des raisons éthiques ? C’était beaucoup demander. Pour elle, et pour ses patrons. »

 

Tout s’entremêle finement dans le roman. Même le cas de la jeune prostituée toxicomane, dont on suit l’évolution douloureuse en parallèle avec l’enquête sur le monstre, et qui est aux prises, elle-même, avec ce qu’il faut bien appeler des ogres.

 

Malgré toute cette noirceur, la lumière jaillit par moments. Du côté, en outre, d’un poqué de la vie, ami du meurtrier dans sa jeunesse, et qui avait tout, lui aussi, pour mal tourner, mais qui s’est avéré un « succès de réadaptation ». Du côté de l’héroïne, surtout.

 

L’amalgame entre les développements dans sa vie privée et ceux de son enquête atteignent d’ailleurs un dosage idéal. Petit à petit, elle qui s’est toujours montrée réfractaire à tout attachement se laisse apprivoiser. Et elle pourrait bien prendre goût au bonheur, enfin.

 

On n’est pas dans le happy end, mais pas loin. On est dans une fin qui appelle certainement un tome trois.

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Histoires d’ogres

Katia Gagnon Boréal Montréal, 2014, 248 pages