Comment lire Proust au Texas

Au cœur de ce Texas qui est comme la Jérusalem d’un mode de vie fondé sur l’individualisme dilapideur, McMurtry nous donne avec son roman une improbable épopée de la simplicité volontaire.
Photo: Agence France-Presse (photo) Joe Raedle Getty Images North America Au cœur de ce Texas qui est comme la Jérusalem d’un mode de vie fondé sur l’individualisme dilapideur, McMurtry nous donne avec son roman une improbable épopée de la simplicité volontaire.

D’abord, vous descendez de votre pick-up. De votre énorme pick-up Ford à roues arrière jumelées et quadruple tuyau d’échappement, au volant duquel vous traversiez les petites villes étriquées de l’immense plaine hérissée de tours de forage à une allure de paquebot. À peine avez-vous fait vos premiers pas sur cette terre où un piéton est une apparition plus rare qu’un tireur fou armé jusqu’aux dents que vous comprenez soudain que vous ne reviendrez pas en arrière, non, ne remonterez jamais dans cet incinérateur de pétrole qui vous conduisait plus que vous ne le conduisiez, ce puits sans fond aux commandes duquel vous avez totalisé plus d’heures, depuis quarante ans, que sur les bancs de l’école et de l’église et dans le lit conjugal.

 

Il y a eu ce coup de tête, et maintenant, vos pieds qui travaillent, qui avalent irréversiblement les kilomètres. Au début, tous les véhicules qui passent sur cette route s’arrêtent à votre hauteur. On vous croit en panne, en détresse. Un marcheur en rase campagne. Pourquoi pas un dromadaire attelé à un unicycle ? Vous, vous poursuivez votre chemin. Vos pensées se promènent librement, à leur propre rythme. Vos yeux rencontrent le faucon, la biche, le coyote, le dindon : un monde sauvage tout neuf. Ici commence votre nouvelle vie. Comme si, à chaque pas, de vos pieds à votre cerveau se répercutait la bonne nouvelle : vous n’avez pas seulement une âme que se disputent des dizaines de congrégations religieuses dans ce marché férocement concurrentiel de la foi qu’est le Texas. Vous avez aussi un corps. Alléluia.

 

Promeneur solitaire

 

Ensuite, il vous faut une cabane. La vôtre existe déjà, sur une colline nue située à une dizaine de kilomètres des limites de la ville. Oui, vous possédez un peu de terrain par là. Un lot, une concession, enfin un morceau de pays, assez grand pour contenir trois rivières. Treize kilomètres de clôture. La cabane, elle, est tout ce qu’il y a de rustique. Un lit, un frigo, un poêle à bois. Vous veniez parfois à la cabane quand votre ancienne existence vous en laissait le temps. Ce qui est nouveau, c’est que vous décidez maintenant d’y vivre. Vous réfléchissez. Vous allez avoir besoin d’une hache (il fait peut-être 50 °C l’été, mais les hivers texans sont plutôt frisquets) et d’une .22 et de quelques provisions, et de pas grand-chose d’autre. Votre ancienne vie ? Elle vous apparaît maintenant « fondée sur l’hypothèse qu’il existait une espèce d’urgence, comme si la facilité et non la simplicité était le premier bienfait de la vie ». Ce que vous découvrez en ce moment, après avoir dit adieu, ou tout comme, à l’incessant affairement de l’entreprise d’extraction pétrolière dont vous déteniez les rênes, au confort moderne d’une grande maison, à l’épouse aimante, à la domestique dévouée, aux enfants tous plus ou moins dysfonctionnels qui y passent entre deux thérapies et aux petits-enfants venus s’y échouer entre deux unions passagères, est bien différent : « une nouvelle vie à explorer, une vie de randonneur, de solitude sans entrave, une manière différente de voir le monde ».

 

Duane est dépressif de Larry McMurtry s’inscrit ainsi, d’emblée, dans la filiation de Henry David Thoreau. Au coeur de ce Texas qui est comme la Jérusalem d’un mode de vie fondé sur l’individualisme dilapideur et une suicidaire résistance au changement, dans ce gros roman, passionnant même si atrocement traduit, offrant une grinçante radiographie de l’Amérique pétrophile et spatiovore, McMurtry nous donne une improbable épopée de la simplicité volontaire.

 

Médecine littéraire

 

C’est le Big Texas et ses culs-terreux friqués et surarmés comme si vous y étiez. Un personnage surpris en train de « dégommer des mottes de terre » à la carabine de son balcon explique : « Ça me donne un sentiment de paix de tirer sur des trucs. »

 

Et Proust ? Il arrive assez tard dans le livre. Vous aurez beau être « juste parti à pied, sans éprouver d’animosité envers quiconque, sans intention de nuire, ne souhaitant que le bien de tous, mais à pied », bien certain que « l’heure du changement était venue, aussi indiscutable et naturelle que lorsque le temps changeait », une telle posture, au Texas, ne peux vouloir dire que deux choses : ou bien vous êtes complètement fêlé ou bien vous souffrez d’une maladie mentale bénigne, disons la dépression. Encouragé par sa femme, qui n’accepte pas de voir son mari sexagénaire lui préférer soudain la compagnie des opossums et des cochons sauvages, Duane finit par se persuader lui-même qu’il a des problèmes, au point de consulter une psy, à pied toujours, puis à vélo. Il s’éprend de la psy, qui est lesbienne, d’un amour sans espoir, simple démangeaison d’une tardive attaque du démon du midi. Lorsque la psy lui prescrit, en guise de thérapie, la lecture intégrale des trois tomes d’À la recherche…, à raison de dix pages par jour pendant un an, Duane soupçonne qu’elle souhaite simplement se débarrasser de lui.

 

En plus d’être un Texan de 62 ans dénué de toute prétention intellectuelle, Duane est aussi un habitant du troisième millénaire en tous points normal : le livre, tout d’abord, lui tombe des mains. Fastidieux : « Il avait avalé plus de mille pages dont seulement vingt ou trente contenaient quelque chose qui l’intéressait vraiment. »

 

Passer, au milieu du désert intellectuel que recouvre ce rude décor texan, du désespoir tranquille de la masse des hommes (Thoreau) à ce « catalogue le plus complet des différents types de déceptions que l’être humain peut ressentir » qu’est À la recherche du temps perdu, dixit la psy, c’est donc l’enjeu d’une quête que nous suivons sur 600 pages sans jamais nous ennuyer, ni cesser de déplorer, phrase après phrase, l’épouvantable qualité de la traduction. Mais notre plaisir est le plus fort.

Duane est dépressif
Larry McMurtry
Traduit de l’anglais (américain) par Sophie Aslanides
Sonatine
Paris, 2014, 599 pages

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Duane est dépressif

Larry McMurtry Traduit de l’anglais (américain) par Sophie Aslanides Sonatine Paris, 2014, 599 pages