L’humiliation

Il y a parfois des points de convergence troublants dans l’actualité. Prenez, la semaine dernière : l’humiliation nourrie par les univers numériques s’est invitée à deux reprises sur le devant de la scène médiatique portée par deux figures aux antipodes : l’ex-stagiaire à la Maison-Blanche Monica Lewinsky, qui, 16 ans après les faits, a brisé le silence sur son incartade torride avec le 42e président américain, Bill Clinton, et Gab Roy, blogueur sulfureux et surtout ordurier, arrêté pour détournement de mineure.

 

On résume. Dans le désordre. Jeudi dernier, dans le Vanity Fair, la femme au béret et à la robe bleue tachée est revenue en effet sur l’événement qui a marqué radicalement sa vie : cette partie de jambes en l’air qui a fait les manchettes en 1998, tout en faisant d’elle la « première victime d’humiliation généralisée sur le Web », écrit-elle. À l’époque, on s’en souvient, le Drudge Report, bulletin d’information en ligne, avait levé le voile sur ce qui allait devenir le « Monicagate », avec les conséquences que la femme, aujourd’hui âgée de 40 ans, détaille désormais dans les pages du magazine américain. Il y est question de honte, de réclusion, de l’incapacité persistante — 16 ans plus tard — de trouver un emploi ou encore de son envie de venir en aide à toutes les victimes actuelles du même traitement.

 

« J’ai été certainement la première personne dont l’humiliation a été alimentée à l’échelle mondiale par Internet », résume Monica. La première d’une longue et triste lignée, aurait-elle pu ajouter, et qui, au Québec, est alimentée depuis 2009 par le pseudo-humoriste Gab Roy avec cette assurance et cette suffisance qui sont désormais sur le point de le faire tomber.

 

Mardi dernier, le « vidangeur du Web », comme il aime lui-même à se qualifier, a été arrêté par la police. Il est accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec une adolescente de 15 ans, et ce, après que la jeune fille en question eut dénoncé cette relation, reposant de toute évidence sur un abus de faiblesse, dans une vidéo en ligne vue par près de 100 000 personnes à ce jour.

 

L’arme pixelisée a été redoutable, ce qui ne doit certainement pas étonner Gab Roy qui connaît très bien cette forme d’expression pour l’avoir utilisée quotidiennement depuis des années afin de cultiver ce travers très contemporain de l’humiliation de l’autre dans les univers numériques. Il s’en est même fait le champion, donnant ainsi du corps à sa troublante popularité avec le partage, sur les nouvelles places publiques dématérialisées, de vidéos ou de photos exposant des faibles et des fragiles de nos sociétés, particulièrement dans des situations dégradantes. Rire du p’tit monde, du gars bourré qui n’arrive pas à souhaiter bonne fête à un ami ou de la fille de joie qui se prend pour une starlette dans des égoportraits vidéo, et le faire surtout en dehors des cercles intimes où ce genre de choses se jouaient jusque-là, est désormais un nouveau carburant de la reconnaissance sociale. Modernité, côté pathétique.

 

Le trublion 2.0 prend également un malin plaisir à repousser les limites de la décence, de la vulgarité, du respect de l’autre en revendiquant haut et fort, et de manière souvent abusive, son droit à l’opinion et à la liberté d’expression. Sur son blogue, il a exprimé en octobre dernier, en trouvant ça très drôle, son envie de violer une personnalité publique (qui désormais lui réclame 300 000 $ devant les tribunaux pour atteinte à sa dignité). Il a également évoqué à plusieurs reprises son attirance sexuelle pour les Lolita, en ayant ici davantage en arrière de la tête l’image d’un motel de Mascouche que celle du roman de Nabokov !

 

Amusant, quoique pas vraiment : arrêté sec en plein vol la semaine dernière, le « jackass » des réseaux sociaux a encaissé le choc avec la même légèreté que d’habitude en confiant à deux amis à lui la diffusion illégale sur le Web des échanges textuels qu’il a eus pendant trois ans avec l’adolescente qui vient de l’accuser. Le document de plus de 80 pages, livré sans doute autant pour se justifier aux yeux de ses fidèles que pour humilier sa victime en dévoilant ses nombreuses faiblesses, les plus intimes, permet d’ailleurs de connaître l’identité de la jeune fille. Ce qui est, bien sûr, contraire à la loi, limite dont Roy n’a encore une fois que faire !

 

L’existence d’un Gab Roy, dans le paysage numérico-social du moment, le Far-Web, comme on l’appelle parfois, n’est bien sûr pas très étonnante. Contrairement aux nombreux appuis qu’il a reçus de toutes parts dans les derniers mois, y compris de comiques célèbres, et ce, malgré ses frasques et la grande vacuité de sa démarche plus malfaisante qu’artistique.

 

La semaine dernière toutefois, ces appuis se sont faits un peu plus discrets pour l’animal, pour son urgence d’exister, d’attirer les regards et de quémander l’attention de l’autre en cultivant l’abject et l’abus. Un silence inquiétant pour lui, mais rassurant pour les victimes de cet ignoble personnage et habile manipulateur qui n’a pas besoin d’encouragement, mais plutôt d’aide.

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4 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 12 mai 2014 07 h 17

    Notre trésor, notre langue...

    Merci beaucoup, monsieur Deglise, pour la beauté de l'expression, pour la pertinence du propos et, surtout, pour la mise à l'heure des pendules concernant votre éthique de la communication.

  • Yvon Giasson - Abonné 12 mai 2014 07 h 55

    Question

    Qui a besoin d'aide ou de sanctions?

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 12 mai 2014 10 h 10

      Qui a besoin des deux : de sanction d'abord et d'aide ensuite s'il est en mesure de prendre conscience de sa vacuité intérieure, ce qui n'est pas assuré.

  • Étienne Duclos-Murphy - Inscrit 12 mai 2014 11 h 42

    bien dit

    Article bien écrit.