Les vieux pays

Traditionnellement, lorsque l’on évoque les vieux pays, nos regards et nos pensées se tournent spontanément vers l’Europe. La France et l’Angleterre, bien entendu, à cause du rôle fondateur qu’elles ont joué dans l’histoire du Canada et du Québec. Ces pays nous ont inspirés, nous ont influencés, ont conditionné nos existences en partie ou en totalité. À tort ou à raison. Nous entretenons avec eux des relations cordiales tout à fait similaires à celles que nous entretenons avec nos grands-parents.

 

Et puis, cette appellation de « vieux pays » nous fait sourire. Leur passé est porteur d’images tout autant que leur histoire, leur culture, leurs monuments, leurs traditions, etc. Ils sont les vieux, nous sommes donc les jeunes. Forts de cette énergie et de ce dynamisme qui nous caractérisent, nous puisons ou laissons à notre guise, dans leur marché aux puces du temps qui passe, ce qui fait ou non notre bonheur.

 

Avec cette jeunesse d’esprit et d’action vient pour nous le rayonnement de nos économies, de nos entreprises, de nos universités et de nos réalisations culturelles les plus spectaculaires. L’épanouissement et la fierté aussi. Le Québec, et j’y reviens souvent, donne encore de nous une image réelle, particulièrement enviée… dans les vieux pays. Mais pour combien de temps ?

 

Comment désormais dans un monde mondialisé, peut-on vraiment tracer une frontière entre l’Europe et l’Amérique, tandis que se développent des économies et des marchés émergents faits de traditions pourtant millénaires et de populations beaucoup plus jeunes que les nôtres ? Leurs performances économiques sont tout à fait probantes.

 

Les lois de la relativité sont implacables. Nous voici vieux à notre tour, et en âge et en pratique. Ces renversements des rôles nous amènent donc à regarder lucidement la véritable place que nous réservons à notre propre jeunesse dans notre société vieillissante.

 

Il ne s’agit pas d’écarter ce problème. Ni de le minimiser, ou de feindre qu’il n’existe pas. Mais, prendre soin de nos aînés ne se fera plus adéquatement que si nous donnons aux plus jeunes d’entre nous des rôles et des fonctions de gouvernance beaucoup plus tôt que ce qui est pratiqué actuellement.

 

Le cas de CBC/Radio-Canada en est en partie l’illustration. Nombre de commentaires font l’analyse des récentes compressions exigées par le gouvernement fédéral. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les avis sont partagés sur leurs véritables motifs. Et que ce qui s’entreprend aujourd’hui aura des conséquences néfastes et durables sur le rôle que jouera demain notre emblématique chaîne publique dans le paysage audiovisuel canadien. Si elle est encore là demain.

 

On évoque (et tous n’y croient pas) des raisons économiques pour entreprendre des coupes claires dans les programmes et les contenus spécialisés, et sabrer le personnel, en particulier les emplois des plus jeunes, ce qui, sur le plan syndical, semble manifestement plus facile à gérer par la direction. Mais que cette décision provienne des syndicats ou de la direction générale, elle porte à réfléchir sur leurs réelles conséquences à moyen terme. Sacrifier une génération de jeunes travailleurs m’apparaît injuste et totalement déraisonnable.

 

Les réactions courageuses, pour ne pas dire exemplaires, de Linden MacIntyre et d’Alison Smith, de CBC, qui annoncent leur départ volontaire en guise de contestation contre les compressions et les suppressions de postes de jeunes collaborateurs, illustrent avec force combien le malaise est profond.

 

Au-delà de l’impopularité galopante à l’endroit des politiques fédérales de gestion des sociétés d’État, on comprend désormais que l’objectif « harperien » n’est pas seulement de réduire leurs coûts et leurs missions. Mais d’aller bien au-delà. De les éradiquer, peut-être ?

 

Ce qui se passe à Radio-Canada en est l’illustration formelle. Couper dans la jeunesse, c’est bel et bien couper dans son avenir. Tout un symbole.

 

Ce qui est vrai pour Radio-Canada l’est tout autant pour d’autres entreprises ou dans la société en général. L’espace réservé aux jeunes est insuffisant. Je pense ici aux postes de gouvernance et de haute responsabilité. Les mutations auxquelles nous sommes forcés par l’avènement des technologies nouvelles et la libre circulation de l’information démontrent que, dans ce monde qui va très vite, nous n’évoluons, malgré tout, que très lentement. Et bien entendu, les plus jeunes d’entre nous sont les plus aptes à accueillir ces changements sans résistance.

 

Vivre dans un vieux pays est une chose. Mais vivre dans un pays de vieux en est une autre !

 

Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, expert en stratégie de l’image.

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