Le geôlier jovialiste

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Steven Blaney, ne s’en cache pas. Ce qui compte pour lui est de garder les criminels derrière les barreaux. Sa vision du système carcéral ne souffre pas la nuance.

 

« Nos politiques fonctionnent », a-t-il martelé aux Communes mardi, après avoir reçu un rapport pourtant dévastateur du vérificateur général Michael Ferguson sur la capacité des pénitenciers canadiens. Il y est écrit que le gouvernement n’a pas de plan à long terme pour faire face à la croissance de la population carcérale et qu’à court terme ses solutions ne suffiront pas longtemps.

 

Le nombre de détenus n’a pas explosé comme le craignait Service correctionnel Canada (SCC) après l’adoption des nombreux projets de loi conservateurs, mais il est quand même passé de 14 200 en 2009 à 15 224 en mars 2013. Et ce n’est pas terminé.

 

On a paré au plus pressé en achetant des lits superposés et en construisant de nouvelles cellules. Croyant qu’il s’agissait d’une solution temporaire — de nouveaux pénitenciers étant dans les cartons —, on a construit là où il y avait de la place, sans égard aux besoins ou à l’état des infrastructures. Huit des vingt pénitenciers jugés bons pour la fermeture en 2009 ont même été agrandis. Et malgré tout cela, le nombre de détenus devant partager leur cellule a augmenté en flèche, certains détenus devant cohabiter dans des cellules plus petites qu’une salle de bains standard.


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Tout cela n’émeut pas M. Blaney, qui semble n’avoir rien retenu de ce rapport ou des rapports produits depuis cinq ans par l’enquêteur correctionnel Howard Sapers, l’ombudsman des détenus.

 

En conférence de presse mardi, le ministre a déclaré que « la double occupation est une pratique courante dans les pays occidentaux. Les services correctionnels du Canada ont fait une étude sur le sujet qui a clairement démontré qu’il n’y a pas de lien entre le taux de violence et le type d’occupation. C’est la raison pour laquelle nous croyons qu’il est tout à fait normal dans certaines situations que les prisonniers soient dans une occupation double. C’est le cas pour les militaires qui sont déployés, c’est le cas pour des étudiants parfois dans des campus ».

 

Quelle comparaison ahurissante ! On parle, en prison, de deux adultes devant partager un espace plus restreint qu’une chambre d’étudiant et où s’entassent deux lits, une toilette, un lavabo et le rangement pour leurs affaires personnelles. Tout cela sans aucune intimité, même pour les besoins les plus primaires.

 

Notre système de justice punit les criminels en les privant de leur liberté, pas de leur humanité ni de ce qui peut leur rester de dignité. Si, en plus de les incarcérer, on s’échine à leur empoisonner la vie, on ajoute à la punition et on nuit à la réhabilitation sans rien gagner en matière de sécurité pour la communauté.

 

Pour les conservateurs, se soucier du sort des détenus équivaut à négliger les victimes, comme si on ne pouvait pas se préoccuper des deux à la fois. Leur vision vengeresse de la justice fait en sorte qu’ils refusent de voir les nombreux problèmes systémiques au sein du système carcéral qui, s’ils se perpétuent, auront à moyen et long terme des effets pervers.


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La liste de ces problèmes est pourtant longue. En novembre dernier, M. Sapers révélait que, depuis 2003, le nombre de Noirs incarcérés dans les prisons fédérales a augmenté de 75 % et que ces derniers font face à une discrimination systémique. La réaction du ministre Blaney ? « La seule minorité à laquelle nous nous intéressons vraiment est celle des criminels », a-t-il dit.

 

En mars 2013, M. Sapers faisait état de la surreprésentation des autochtones en milieu carcéral (23 % des détenus, 4 % de la population canadienne). Aux Communes, le premier ministre Stephen Harper a rétorqué que, si ces gens étaient en prison, c’était parce que des juges les y avaient envoyés.

 

À l’automne 2011, M. Sapers s’inquiétait en vain du fait que « le système de justice pénale prend au filet un grand nombre des individus les plus troublés et marginalisés de nos collectivités, y compris les personnes désavantagées sur le plan social, les autochtones, les personnes âgées et les infirmes ».

 

Et dès 2010, il avertissait, chiffres à l’appui, que le surpeuplement « peut accroître le niveau de tension, la frustration et la violence institutionnalisée au point de mettre en péril la sécurité du personnel, des détenus et des visiteurs ». Le temps semble lui avoir donné raison si on se fie à son dernier rapport.

 

Ce climat et la surpopulation nuisent à l’accès à des programmes de réhabilitation en temps opportun, retardant du même coup la réinsertion sociale des délinquants. Or, a constaté le vérificateur général, le nombre de libérations discrétionnaires a chuté de 14 % depuis neuf ans et les détenus passent plus de temps en prison qu’avant, en particulier les délinquants à faible risque. Ce qui a un coût.

 

M. Blaney aime ses formules accrocheuses, mais si la sécurité des communautés le préoccupe davantage que la popularité de son parti, il se soucierait des conditions de vie et de réhabilitation des détenus, car leur réinsertion réussie est dans notre intérêt à tous.

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