La France du vin: péril en la demeure?

La mention « Vin de France » : étiquetage simple, packagings visibles et attractifs pour une communication simple et décomplexée.
Photo: Jean Aubry La mention « Vin de France » : étiquetage simple, packagings visibles et attractifs pour une communication simple et décomplexée.

Les esprits retors vous diront que les Français ont le don inné de se tirer dans le pied, de se faire piquer leurs idées et de se reposer sur leurs lauriers. Les optimistes vous diront que la conjoncture actuelle, avec l’euro, ne favorise tout simplement pas le commerce extérieur. Pour le moment, la France du vin a mal. On dit qu’elle est morose. La communication du vin va dans tous les sens. Pourtant, les mots « vins » et « France » peuvent sans peine accéder au rang des synonymes consacrés qu’assimilent sans peine tous les habitants de la planète. Alors, que se passe-t-il ?

 

Disons qu’une sérieuse remise en question doit être faite par les autorités comme par les intervenants de la filière vitivinicole. Surtout sur le plan de la communication. Ma proposition ? 1- Augmentation de la qualité tous azimuts. 2- Présentation d’un flacon unique avec, sur l’étiquette, « Vin de France » et le millésime. En contre-étiquette : la région, les appellations, les cépages, les dates des vendanges, les notions de terroir, les accords met-vins, etc. Bref, faire en sorte de dire au monde entier que la mention « Vin de France » n’est pas que synonyme de qualité, que « Vin de France », c’est la qualité !

 

J’écrivais cette introduction (y compris le titre) ici même le vendredi 3 octobre 2005, avant de poursuivre : « Mais ce qu’il y a de plus pernicieux, c’est qu’à un moment où la consommation de vin décroît en France et que les vignes sont arrachées pour cause de surplus, les pays du Nouveau Monde progressent sur les marchés avec l’assurance subtile du rouleau compresseur. Ils le font avec d’autant plus de liberté qu’ils n’éprouvent, chez eux, aucune contrainte à produire et à livrer sur le marché des vins taillés pour des demandes spécifiques. »

 

Bar ouvert

 

Le bilan des courses en ce vendredi 9 mai 2014 ? Le pays de Pasteur est aujourd’hui rétrogradé en troisième position du côté exportation, derrière l’Espagne et l’Italie. Cela étant, cette même France réagissait en octobre 2009 en formant ANIVIN de France (Association nationale interprofessionnelle des vins de France), anciennement ANIVIT (Association nationale interprofessionnelle des vins de table et des vins de pays).

 

La direction de l’association était de passage au Québec la semaine dernière — « vieux motard que jamais », comme le dit le motocycliste pas d’casque — pour nous présenter l’offensive censée doper les exportations et terrasser l’ennemi du Nouveau Monde en lui ravissant ces mêmes munitions qui lui ont permis de se tailler la part du lion au cours des dernières décennies. If you can’t beat them, join them ! Le fer de lance ? Une nouvelle dénomination qui porte tout simplement le nom de… Vin de France (VDF). On serait tenté, du coup, de lui joindre l’acronyme BOI, pour « bar ouvert incontrôlé », tant la proposition embrasse large pour mieux stimuler les imaginations les plus fertiles.

 

Oui, mais encore ? Grosso modo, et pour ne pas s’enfarger dans les fleurs du tapis passablement épais et touffu de la réglementation européenne et française, tout vin qui se place sous le chapiteau Vin de France doit bien sûr être produit à partir de raisins récoltés dans l’Hexagone, peut être vinifié en monocépage ou être issu d’un assemblage avec possibilité de mention de cépage comme de millésime sur l’étiquette. Aussi, et c’est là qu’on innove à mon sens, il peut être issu de l’assemblage d’autant de cépages qu’on veut en provenance d’une région comme de toutes celles de France (mais pas de Navarre). Des cépages autochtones comme des cépages internationaux plus connus, tous, bien sûr, faisant partie de la liste européenne des cépages autorisés.

 

Ce sourcing très, très large, selon la présidente Valérie Pajotin, permet de donner un nouveau souffle à un marché hors d’haleine (+6 % de croissance, tout de même, pour déjà quatre millions d’hectolitres annuellement), de simplifier l’offre et de s’adapter au marché, d’offrir une assurance qualité elle-même pérennisée par l’État sur le plan de la traçabilité, et de pouvoir, en raison de l’apport de plus de 780 membres ANIVIN (en hausse), lutter à armes égales sur un marché de volumes (18 % d’exportation en hausse après cinq ans seulement), comme celui de la SAQ où le segment +/- 15 $ est particulièrement chouchouté depuis quelques années.

 

Tout cela arrive à un moment où les Australiens, par exemple, qui avaient tout misé sur la notion de vin de cépages il y a 20 ans, font marche arrière en explorant et en délimitant plus à fond ces notions mêmes de terroir qui ont fait et font toujours la spécificité française. En retard d’un train, la France, ou, au contraire, aux commandes d’une locomotive sifflant sur les rails de marchés de plus en plus concurrentiels d’où il faut tirer son épingle du jeu coûte que coûte ? Bref, VDF serait-il le train de la dernière chance pour sauver les meubles ?

 

Les points forts de cette nouvelle vague de vins français sont pourtant nombreux : 1) étiquetage simple ; 2) packagings plus visibles et attractifs ; 3) apport du mot « France », déjà une marque rassurante et crédible en soi, sans avoir à être brevetée ; 4) assemblages souvent innovateurs de cépages, de terroirs, de millésimes, mais surtout, surtout, et voilà qui pèse gros dans la balance pour l’industrie, possibilité de volumes homogènes conséquents. Je vois mal ce qui empêcherait maintenant — hormis l’élite des stars du vignoble souvent trop paresseusement cantonnée dans ses prestigieuses appellations d’origine contrôlée respectives — la grande majorité des vignerons français de se replier en VDF (chose faite pour bon nombre). Pensez-y une nanoseconde : plus de ces contraintes réglementaires aussi absurdes qu’ubuesques, pour une liberté d’action à vous redonner le goût de faire du vin. Le rêve, quoi !


Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

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