La revanche des girls

Les girls de la série Girls face à leur destin chaotique. Marnie Michaels, Hannah Horvath, Jessa Johannsson et Shoshana Shapiro, les quatre vingtenaires les plus tendance du moment. Toutes pour une, une pour toutes !
Photo: Artv Les girls de la série Girls face à leur destin chaotique. Marnie Michaels, Hannah Horvath, Jessa Johannsson et Shoshana Shapiro, les quatre vingtenaires les plus tendance du moment. Toutes pour une, une pour toutes !

Si j’avais 20 ans aujourd’hui, je serais l’une des leurs. Une girl. Je militerais contre l’équarissage et le lissage collectif qui échoit aux jeunes filles modernes. Je refuserais cette dictature du vernis à ongles pin-up, du sex-appeal normatif, de l’épilation de chatte et de l’étalage forcé au balcon comme à la sortie de secours. Et je passerais pour une féministe mal baisée qui compense son manque d’affection et de popularité en se goinfrant de poires Belle-Hélène pour souper.

 

Ou alors je ferais comme Lena Dunham, l’attachante trouble-fête de Girls, à la fois scénariste et comédienne de la populaire série de HBO. Je serais l’une de leurs « trublionnes », davantage portée par l’authenticité de ma quête que par la hauteur de mes talons et le match parfait sacoche/gloss.

 

Son personnage d’Hannah, entouré de ses comparses Jessa, Shoshana et Marnie, vient de terminer sa troisième saison et je me demande toujours pourquoi il provoque un sentiment d’attrait et de rejet aussi vif. Son inesthétisme rafraîchissant, doublé d’une candeur et d’une intelligence jumelles, en font une des modèles d’une génération dite perdue. Une autre.

 

Mais ce qui a le plus fait jaser, c’est la page frontispice du Vogue de février dernier avec Lena Dunham, 27 ans, cataloguée boulotte et mal fagotée dans sa télésérie, mais très portée sur Prada et Dolce Gabbana dans la vraie vie new-yorkaise. Pour l’occasion, elle fut légèrement photoshoppée par la grande Annie Leibovitz afin de gommer ce qui fait d’elle une fille trop banale pour briller à la une d’un magazine féminin aussi Chanel. On la retrouve entre deux reportages mode de mannequins prépubères déjà anorexiques et quelques pubs bien léchées où l’on promet miracles sur mirages.

 

On lui a reproché d’avoir vendu son âme. N’empêche. S’il y a une chose que Lena Dunham a réussie avec sa comédie de moeurs acide, c’est bien de nous montrer qu’on pouvait être une fille assurément ordinaire et avoir une vie sexuelle « normale » (le terme n’est pas réjouissant), c’est-à-dire sans grands feux d’artifice — « C’était super, j’ai presque joui » —, banale au sens le plus missionnaire du terme, et encore assujettie aux désirs du mâle dominant égotique. Ses « bess » et elle naviguent à vue dans la mer déchaînée des désirs et du pouvoir, de la marchandisation des corps, de la quête amoureuse et du narcissisme, sans toujours comprendre ce qui leur arrive.

 

Filles en série

 

Selon la professeure de littérature Martine Delvaux, qui consacre deux chapitres de son récent essai Filles en série à Girls, le personnage d’Hannah refuse de faire les frais du monde de l’image. « Lena Dunham, si elle fait partie de cette série de jeunes femmes blondes défilant sur les écrans, vient mettre des bâtons dans les roues de la représentation. Amputant la part de spectacle des showgirls, elle nous laisse aux prises avec des girls, quelque part entre Sex and the City, la cyberporno, les émissions de téléréalité. »

 

Les girls forment une catégorie en porte-à-faux esthétique avec les quatre protagonistes de la télésérie Sex and the City. « Impudiques, iconoclastes, irrévérencieuses, imprévisibles, imparfaites et maladroites, on les voit avancer dans la vie un petit ratage à la fois », écrit Delvaux.

 

« Regarder quelqu’un qui te ressemble et qui a une relation sexuelle à la télé est une expérience moins confortable que regarder quelqu’un qui ne ressemble à personne que tu connais », expliquait la leader de Girls au journaliste du Vogue.

 

« Lena Dunham, pour qui détester son corps n’est ni sa tasse de thé ni la croix qu’elle veut porter, répand son corps à l’écran », souligne Martine Delvaux. Et c’est bien ce qu’on reproche à cette fille et à ses bourrelets : exposer ses chairs, alors qu’elle devrait mourir de honte au fond de sa garde-robe signée Reitmans.

 

Même si mon regard est conditionné par des décennies de lavage de rétine télévisuel, je m’efforce d’écouter Girls avec un nouveau point de vue car je sens une énergie salvatrice émerger des propos de Dunham. Reprenons le pouvoir sur notre image, plaire n’est pas primordial, semble-t-elle nous dire.

 

Une autre charte des valeurs

 

De la même génération que Lena Dunham, la réalisatrice Léa Clermont-Dion, 22 ans, vient de publier La revanche des moches, un essai multiforme qui regroupe des entrevues avec des personnalités et ses observations personnelles sur la beauté. La co-instigatrice de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, adoptée en 2009 par le gouvernement du Québec, a aussi fait avorter un événement de mini-miss en septembre 2013 avec l’appui de l’économiste Ianik Marcil et du médecin Alain Vadeboncoeur. J’ai dit « dégourdie » ? Elle m’a écrit qu’elle me voulait comme mentor. Ma chère Léa, tu n’as pas besoin de moi !

 

Son livre, une enquête sur le terrain où l’introspection personnelle (elle a souffert d’anorexie) côtoie celle de vedettes comme Ariane Moffatt, du créateur Denis Gagnon, de la journaliste Geneviève Saint-Germain, du sociologue David Le Breton, de l’animatrice Claudia Larochelle, d’une ex-escorte et d’un spécialiste de Nelly Arcan, surfe tant sur des chiffres réels que sur des impressions. Par exemple, depuis 2000, il y aurait eu 621 % d’augmentation des chirurgies plastiques aux États-Unis. Les femmes constituent 88 % de la clientèle. 52 % des filles commencent un régime avant l’âge de 14 ans.

 

Récemment, Mitsou faisait une sortie publique après la parution du livre de Léa Clermont-Dion. Elle avouait avoir succombé à la liposuccion, plus jeune, et avoir dû faire la paix avec son corps qui ne correspondait pas aux standards de l’industrie du showbiz de l’époque. C’était avant Ariane Moffatt. Mitsou a peut-être aidé des milliers de girls à s’accepter et à comprendre qu’on peut avoir un gabarit différent (et on s’entend que la jeune chanteuse de Bye bye mon cowboy était loin de l’obésité avec son baby face) et aspirer vivre sous les feux de la rampe. Ou pas.

 

Vous avouerai-je que moi aussi, j’ai voulu entreprendre un premier régime à l’âge de six ans et que, sans jamais faire de diète, je me suis pesée toute ma vie, tous les matins, pour éviter de prendre du poids. Mais depuis quelques mois, pour cause de « tyrannie » médicale, je dois me peser pour en prendre.

 

Ô ironie, les femmes sont toujours à deux kilos du bonheur.


***
 

Apprécié la une du dernier Elle Québec (juin 2014) avec la mannequin taille + Ashley Graham. Enfin de la chair faite femme. On est encore loin des bourrelets et de la cellulite, on s’entend, mais il y a un pas vers la diversité des formats. Et, pour la petite histoire, l’actrice américaine Cameron Diaz enjoint aux filles de laisser leur sexe habillé dans les 10 mythes sur l’épilation intégrale du bikini.

 

Lu le texte de Mitsou ici.

 

Adoré le film L’hôtel Grand Budapest du réalisateur Wes Anderson (qui nous avait donné le suave Moonrise Kingdom). Mon B a apprécié la trame alambiquée de cette comédie et l’esthétisme poussé de la caméra. Moi, j’en ai pincé pour le maître d’hôtel, monsieur Gustave, un homme de goût qui fornique avec ses clientes très âgées. Ça, c’est du service à la clientèle. Vive la différence!

 

Reçu Marguerite Duras de la journaliste Laure Adler (Flammarion). Quel magnifique ouvrage consacré à l’écrivaine, réalisatrice et auteure de théâtre ! L’intérêt de ce beau livre à la riche iconographie réside dans les photos d’époque et les notes, brouillons et manuscrits, extraits divers. On y suit Marguerite de son enfance en Indochine jusqu’à la vieillesse face à la mer, en passant par l’amant. Sur la maternité : « J’ai beaucoup parlé de l’amour maternel puisque c’est le seul amour que je connaisse comme étant inconditionnel. C’est celui qui ne cesse jamais, qui est à l’abri de toutes les intempéries. Il n’y a rien à faire, c’est une calamité, la seule du monde, merveilleuse. » Magnifique cadeau à offrir à sa maman chérie ce dimanche.

 

Pris une semaine de vacances pour reposer la fille. De retour le 23 mai.


JOBLOG

Couleur café

Depuis le temps que je fréquente Facebook, je n’ai jamais vu une entrée (statut) aussi populaire sur mon mur que celle-ci, relayée des milliers de fois cette semaine et suscitant des commentaires corsés. Nespresso n’a qu’à bien se tenir. Nous sommes nombreux à regretter cet achat, même si le café est bon. Je bois du thé, la meilleure façon de les boycotter. Les capsules de café, recyclables ou non, semblent soulever les passions. J’aimerais fournir une explication sociologique bien tassée ; je n’en ai pas. Mystère. Le zeitgeist demeure un champ exploratoire avec ses trous noirs, sans sucre.

6 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 9 mai 2014 07 h 28

    «La vie matérielle», textes de Marguerite Duras lus par Laure Adler

    De Laure Adler, je vour recommande également «La vie matérielle», textes de Marguerite Duras lus par Laure Adler (3 cd, éd. Naïve).

  • André Martin - Inscrit 9 mai 2014 07 h 53

    Pas pu m’en empêcher…

    … je regarde les joueurs de hockey de ce temps-là, et je me dis que les petits minous de ces guerriers de la puck doivent avoir hâte qu’ils passent à… la « trime » du pitou.

    En parlant de Duras, je me souviens d’avoir lu une de ses nouvelles, et de son regard au whiskey qu’elle pouvait porter sur une simple mouche sur le bord de sa fenêtre. Vous dire la plume de cette femme…

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 9 mai 2014 14 h 22

    Trop féministe pour moi.

    ESt-ce que séduire les hommes n'est pas l'unique moyen de leur faire comprendre leur infériorité sur la femme?... Je rigole!
    Ça prend pas plus que dix minutes se faire une beauté et quel argument de pouvoir.
    Il faut cesser de militer contre la nature.
    L'homme est en chasse, la femme cherche à lui plaire et il en est ainsi depuis le début des temps.
    Et si les chattes sont rasées c'est peut-être plus par soin de propreté que pour s'abaisser aux fantasmes puérils des hommes pervers car je trouve que ce nouveau phénomène ne prouve pas que la femme s'asujetti à l'homme mais tout au contraire que les hommes sont de plus en plus sensibilisés aux désirs de la femme, ce qui démontre une nette chute de l'égoisme.

    En tout cas, chacun sa manière d'interpréter les coutumes.

    Et je ne dépense pratiquement pas un rond en cosmétiques et n'a pas besoin de me faire anorexique pour maintenir ma taille effilée. Je suis fatiguée des préjugés sur les coquettes, c'est d'abord pour moi que je tiens à bien paraître et c'est fort peu de temps écoulé pour m'éviter d'etre une complexée avec tous les vices qui accompagnent cet état.

    Je suis une femme complice de l'homme ennemi, lapidez-moi.
    Je trouve qu'il n'y a aucune substance convaincante dans le discours féministe, je ne m'y reconnais pas et je suis pourtant une femme très assumée.

    • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 12 mai 2014 20 h 03

      « Je leur concèderai volontiers qu'elles nous sont supérieures rien que pour les dissuader de se croire nos égales... »
      -Sacha Guitry

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 9 mai 2014 18 h 59

    Tu parles...

    "Et si les chattes sont rasées c'est peut-être plus par soin de propreté". Des hommes portent la barbe et ne sont pas plus sale pour autant, et idem à l'autre étage, l'eau et le savon sont efficaces partout, même sous les aisselles qu'elles rasent aussi.

    Et cette question ne concerne pas que vous, comme vous semblez le croire (nombrilisme?) mais l'univers de la publicité envahissante, et celui des produits cosmétiques le plus souvent domageables pour la santé, à base de pétrole, et souvent interdits, ou encore les compagnies qui les fabriquent, les vendent, poursuivies, aux USA et en France, exemples, mais jamais ici. Et tout cela aux dépens des finances des femmes dont les revenus au Canada, selon les dernières statistiques sont d'environ 68% de ceux des hommes. On appelle ça comment déjà? Ah oui!, l'égalité homme femme. Tu parles!

    Et notez en passant que je ne suis même pas féministe, juste humaniste. Et en passant, si vous avez peur d'être complexée ben c'est peut-être que vous l'êtes, justement, Que vous le seriez sans votre arsenal. Ha! mais non! - vous ne dépensez pas une cenne et ne perdez pas de temps à vous pomponner, alors de quoi parlez vous au juste?

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 9 mai 2014 19 h 27

    J'aime bien Josée Blanchette, mais...

    "J’ai beaucoup parlé de l’amour maternel puisque c’est le seul amour que je connaisse comme étant inconditionnel. C’est celui qui ne cesse jamais, qui est à l’abri de toutes les intempéries.

    Non, l'amour maternel n'est pas à l'abris de toutes les intempéries: des femmes abusent aussi sexuellement de leur fille ou de leur garçon, et d'autres tombent dans l'aveuglement volontaire lorsque c'est le copain ou le conjoint qui abuse, et cela est encore plus féquent. Elles ne sont pas toutes à l'abri non plus de la violence physique ou psychologique.

    Ce qu'il faut comprendre c'est que les hommes et les femmes sont des êtres humains, très humains et rien d'autres, différents oui, mais pas tant que ça...

    Céline A. Massicotte, ex membre du RIMAS, Regroupement des intervenants en matière d'agressions sexuelles.