Le malentendu

Comme œuvre posthume, l’auteur Gaétan Soucy laisse une longue lettre d’amour où les forces et les affres de la passion sont décortiquées avec intensité et précision.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Comme œuvre posthume, l’auteur Gaétan Soucy laisse une longue lettre d’amour où les forces et les affres de la passion sont décortiquées avec intensité et précision.

C’était le souhait de Gaétan Soucy, lui qui n’avait pas publié de roman depuis plus de dix ans quand il est mort en juillet dernier à l’âge de 54 ans : lancer ce printemps N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime. Un objet littéraire hybride, fascinant, d’une rare intensité, qui résonne sans doute autrement du fait de la subite disparition de l’écrivain.

 

Difficile, comme le souligne dans la préface de l’ouvrage l’éditrice Brigitte Bouchard, de passer à côté du caractère « autobiographique et testimonial » de ce texte qui se lit comme une longue lettre d’amour. L’auteur de La petite fille qui aimait trop les allumettes (Boréal, 2000), par ailleurs professeur de philosophie au cégep Édouard-Montpetit jusqu’à sa mort, « devient » ici Philippe… professeur dans un collège et écrivain reconnu. « En outre, précise l’éditrice, la lecture symbolique de ce texte intimement lié au parcours personnel de Gaétan Soucy révèle sa folle espérance d’un amour suprême, ultime, utopique. »

 

Amour utopique : c’est la base même de cette lettre. Mais on ne peut que constater du même coup à quel point l’absolu de l’amour tel que souhaité par l’alter ego de l’auteur s’avère tragique. Comme chez les grands écrivains de la passion.

 

Comme chez Stefan Zweig, notamment. Avec qui on voit aussi une parenté dans le style. Certaines phrases semblent y faire écho : « Il y avait déjà une place en moi pour toi, dès le début. » Ou : « Tu étais exceptionnelle dans ma vie. J’entends que tout en ta personne allait dans le sens de ce que j’avais désespéré de rencontrer jamais. »

 

Parenté aussi dans la précision et l’intensité avec lesquelles sont décortiquées les forces et les affres de la passion. On pense entre autres au caractère obsessionnel, presque maladif, de la sublime Lettre d’une inconnue (Payot), publiée par l’écrivain autrichien en 1922. Mais aussi au malaise extrême ressenti à la lecture de La confusion des sentiments (Le Livre de poche). Même si l’histoire relatée par Gaétan Soucy a sa propre particularité. Comme toutes les histoires d’amour.

 

D’une façon plus terre à terre, mais aussi plus tordue, on peut, en poussant à la limite, voir s’immiscer à notre insu des images du film américain Fatal Attraction, avec Michael Douglas et Glenn Close. Quand on tombe sur ceci, entre autres : « Tu as rompu unilatéralement notre relation, c’est le moins qu’on puisse dire. Bien entendu, tu avais le droit de le faire. Seulement, a-t-on toujours le droit de faire ce qu’on a le droit de faire ? »

 

Il y a, dans la lettre de Philippe, une forme de projection, dans le sens de projeter sur l’autre les sentiments que l’on ressent pour lui. Il y a une forme de confusion, de délire. Il y a, au nom d’un absolu, ce refus, cette impossibilité d’accepter la rupture, cet acharnement à vouloir poursuivre une relation au-delà de la volonté de l’autre.

 

Les comparaisons s’arrêtent là. Il n’y aura pas de lapin dans un chaudron. Pas de meurtre. Nous sommes dans un tout autre univers, un tout autre contexte.

 

Âmes soeurs, âmes jumelles

 

Un professeur de collège, donc, un écrivain reconnu, sans âge défini mais dont on apprend qu’il fait partie des meubles de l’établissement, écrit à son aimée. Précision : Amélie a 18 ans, elle est étudiante au collège où il enseigne.

 

S’il se montre un amoureux fiévreux, il ne s’empêche pas pour autant d’adopter un ton paternaliste avec elle, mettant sur le compte de sa jeunesse certaines de ses réactions. Y compris la décision qu’elle a prise de mettre fin à leur relation : « Ta décision péchait par sa radicalité (la jeunesse). Où ton âge en effet peut jouer, c’est que tout t’apparaît trop rapidement définitif. »

 

Mais ce sur quoi il insiste surtout, c’est sur leur gémellité. On reconnaît là, bien sûr, un des thèmes récurrents de l’oeuvre de Gaétan Soucy, omniprésent dans son chef-d’oeuvre, La petite fille…

 

Philippe fait constamment allusion aux traits communs qu’il aurait avec Amélie. Dès la première fois où il l’a vue, insiste-t-il, il a senti qu’il existait entre eux « une mystérieuse et profonde consonance », autrement dit : « que nous rimions, pour ainsi dire, cela m’a tout de suite parcouru comme un frisson ».

 

Puis, à propos des lettres qu’ils se sont écrites : « Notre correspondance de ces mois-là contient de part et d’autre des merveilles. Cela — je le mentionne en passant — nous l’avons réussi ensemble. » Il envisageait d’ailleurs avec elle « le projet d’une expérience d’écriture gémellaire ».

 

Ils étaient devenus inséparables, ils étaient PA, pour Philippe/Amélie. Il dit comprendre en un sens pourquoi elle a voulu rompre : « nous nous devenions par trop envahissants (non pas toi m’envahir moi, ni moi t’envahir toi, mais PA envahissait PA, nous nous encombrions et nous nuisions ».

 

Pour la même raison, parce qu’ils sont jumeaux, il ne peut se résoudre à renoncer à leur relation : « Mais ne plus te voir, convaincu que je suis de notre gémellité, ça non. »

 

Tout du long, il analyse leur relation, argumente, fait appel à Spinoza, Descartes, Platon… Il échafaude toutes sortes d’hypothèses pour tenter de comprendre et d’excuser le comportement d’Amélie. Et surtout, par tous les moyens possibles, il cherche à la faire changer d’idée.

 

De notre côté, nous ne savons pas qu’elle est la part d’invention dans tout cela. Que s’est-il réellement passé entre eux ? Pourquoi sa douce l’a-t-elle quitté au juste ?

 

L’autre côté de la médaille

 

Après la lecture de cette lettre dont Gaétan Soucy disait lui-même qu’elle contenait « une charge émotive immense », l’écrivain Alberto Manguel lui a conseillé d’imaginer quelle pourrait être la réponse d’Amélie. Non seulement Gaétan Soucy s’y est mis mais, après sa mort, son éditrice, avec l’accord de la fille de l’écrivain, a demandé à quatre autres auteurs de rédiger leur propre version de la réponse d’Amélie.

 

Ce qui ressort des lettres de Sylvain Trudel, Catherine Mavrikakis, Pierre Jourde et Suzanne Côté-Martin : à vous de voir… Mais vous dire tout de même que, malgré leurs divergences, malgré leurs différents degrés de dureté ou de douceur, elles rejoignent la réponse qu’a lui-même concoctée Gaétan Soucy : « Oui, tu demeureras sans doute la grande rencontre de ma vie. Elle a cependant reposé sur un malencontreux malentendu, tu sais cela désormais. »

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N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime

Gaétan Soucy Notabilia Paris, 2014, 94 pages