Dans le mille (2)

Ce 6 mai 1954, il y a 60 ans, Roger Bannister était donc devenu le premier humain à parcourir un mille en moins de quatre minutes. Peu après qu’il se fut écroulé d’épuisement en franchissant le fil d’arrivée, la voix de l’annonceur maison à la piste de course d’Iffley Road à Oxford se fit entendre : « Résultat de l’épreuve numéro 8. Un mille. Premier, R. G. Bannister des collèges Exeter et Merton, en un temps qui constitue, sujet à ratification, un nouveau record de piste, record de Grande-Bretagne, record d’Europe, record du Commonwealth et record du monde. Trois minutes… » La suite fut noyée sous les acclamations de la foule, et on n’entendit pas les 59 et 4/10 secondes qui s’ajoutaient au chrono, mais cela n’avait aucune importance. La barrière symbolique venait de tomber avec fracas. La nouvelle fit le tour du monde.

 

Bannister avait vaincu le chrono, mais il avait aussi battu de vitesse l’autre plus sérieux candidat au passage sous les quatre minutes, l’Australien John Landy, qui estimait que ce n’était qu’une question de temps avant que lui-même y parvienne. Et fait singulier, alors que tous les palmarès des plus grands exploits sportifs du XXe siècle font mention de celui de Bannister, la marque n’a en réalité tenu que… 46 jours. Le 21 juin à Turku, en Finlande, Landy négociait le mille en 3 min 58 s piles pour devenir le nouveau roi de la distance.

 

Restait alors à survenir une explication finale entre les deux hommes. Celle-ci allait se dérouler aux prochains Jeux de l’Empire et du Commonwealth britanniques, tenus fin juillet et début août 1954 à Vancouver. Le 7 août a lieu la finale du mille, devant 35 000 spectateurs à l’Empire Stadium. Fait rarissime à l’époque, l’épreuve est télédiffusée en direct à travers l’Amérique du Nord. On annonce la « course du siècle ».

 

Huit coureurs sont de la partie. Tôt dans la course, Landy, qui aime imposer son rythme, se détache du peloton. Bannister, réputé excellent finisseur, se tient en deuxième place, quelques foulées derrière l’autre. Peu à peu, les deux se détachent de leurs poursuivants. Landy tient le coup alors que Bannister resserre l’écart.

 

Un peu après la mi-course, Landy avait jeté un coup d’oeil derrière lui pour voir Bannister une dizaine de pieds derrière lui. Il le refait avec environ 90 verges à parcourir, et l’épisode passera à la postérité. Car alors qu’il regarde par-dessus son épaule gauche, Bannister le double par la droite. La scène, qui résume admirablement le déroulement de l’épreuve, est croquée par le photographe Charlie Warner, du Vancouver Sun. Le cliché servira à la confection d’une sculpture en 1967, d’abord placée près de l’Empire Stadium puis transférée, à la démolition de l’édifice, au Pacific National Exhibition.

 

« La femme de Lot a été transformée en colonne de sel parce qu’elle avait regardé derrière elle », devait déclarer à la blague Landy en référence au récit biblique de Sodome et Gomorrhe. « Je suis probablement le seul qui ait été statufié en bronze pour avoir regardé derrière moi. »

 

Bannister remportera finalement la course avec un chrono de 3 min 58,8 s, devant Landy en 3 min 59,6 s. Deux hommes sous les quatre minutes. L’épreuve passera à l’histoire sous le sobriquet de The Miracle Mile. Depuis ce temps, un nouveau record mondial du mille a été établi à 17 reprises. La marque actuelle, réalisée en 1999, appartient au Marocain Hicham el-Guerrouj, 3 min 43,13 s, ce qui laisserait évidemment les pionniers très loin derrière.

 

Quelque temps après le mille miraculeux, et après un nouveau triomphe au 1500 mètres des championnats européens, Bannister annoncera sa retraite de la compétition. Aujourd’hui âgé de 85 ans et atteint de la maladie de Parkinson, sir Roger — il a été anobli en 1975 — racontait ces derniers jours que sa victoire sur Landy avait été plus satisfaisante pour lui que le passage initial sous les qutre minutes. Mais par-delà ses exploits sportifs, sa vie aura vraiment pris son sens à travers sa longue carrière de neurologue. « Je ne prétendrais pas avoir fait de grandes découvertes, mais je crois avoir contribué à l’avancement des connaissances dans un domaine important de la médecine. Cela me rend beaucoup plus heureux que n’importe quelle course. »

 

Et bien entendu, impossible de ne pas demander à un briseur de barrière quel sera le prochain cap symbolique à être franchi en course à pied, et il répond : le marathon sous les deux heures. La marque de 2 h 3 min 23 s est détenue par le Kenyan Wilson Kipsang Kiprotich depuis septembre dernier à Berlin. « Dans des conditions favorables, ce sera fait un jour ou l’autre », pronostique-t-il.

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2 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 7 mai 2014 11 h 27

    Monsieur Dion

    J'ac"courre" acheter la version papier! Je n'achète pas encore en ligne.

  • Éric Alvarez - Inscrit 7 mai 2014 14 h 34

    Merci pour ce rappel historique

    Toujours un plaisir de vous lire :)