Le Dieu des ténèbres

Dans un discours en 2012 à l’école de journalisme de Columbia — discours qui a suscité une forte polémique —, j’avais exprimé mon mépris pour le modèle de la gratuité dans l’édition numérique. Et voilà que, deux ans plus tard, la santé déjà précaire de la presse américaine n’arrête pas de s’affaiblir. Pire, le New York Magazine, hebdomadaire emblématique, se voit réduit à une publication bimensuelle pour des raisons d’économie. Sur une note plus personnelle, j’apprends avec tristesse que le quotidien des étudiants de l’université Columbia, où j’ai débuté dans le journalisme, va devenir hebdomadaire. Entre-temps, les revenus publicitaires continuent leur chute dans la presse papier — au niveau le plus bas depuis 1950 — et l’on se demande où cela va s’arrêter.

 

Il y a malgré tout quelques signes d’optimisme, dont la création de nouvelles éditions papier par des publications auparavant entièrement numériques, dont la Los Angeles Review of Books, Politico, Pitchfork et Pando. Parallèlement, de grands quotidiens ont finalement compris qu’il fallait faire payer le contenu qu’on avait longtemps offert gratuitement. Je compte, de façon aléatoire, le Minneapolis Star-Tribune, Newsday et le New York Times, lequel a son mur payant après quelques années d’expérimentation perdantes à la poursuite de clics et de publicité en ligne.

 

Toutefois, ces petites améliorations ne peuvent pas déguiser la détresse des écrivains qui vivent de leur plume et, pour la plupart, de leurs phrases imprimées sur papier. Dans le cadre de mes fonctions au conseil de l’Association américaine des auteurs, je ressens l’angoisse des pigistes moyens, harcelés par un marché qui revendique de plus en plus de travail non rémunéré. Coincé entre l’éditeur, qui ne dépense à peu près rien pour la promotion, et son propre désir de devenir célèbre sur la Toile, le pauvre artisan du paragraphe se trouve dépourvu de choix. Lorsque j’ai claironné à notre dernière assemblée générale qu’il fallait arrêter d’écrire pour des sites non payants, comme le Huffington Post, un type d’une soixantaine d’années m’a répondu pitoyablement : « Voilà mon programme de promotion qui s’envole. Mon éditeur me dit que c’est la seule façon de faire connaître mon livre. »

 

On peut espérer qu’une victoire éventuelle contre Google à la Cour suprême, dans le procès lancé par l’Authors Guild pour défendre les droits d’auteur, pourrait mener le Congrès à réguler ce gigantesque moteur de recherche parasitaire. Google ne cesse de grossir de la sueur des ouvriers intellectuels et de l’engloutissement des biens de toutes les entreprises créatives, non seulement dans l’édition, mais aussi dans la musique, le cinéma, la télévision et la photographie. Jusqu’à présent, le président Obama et ses conseillers se sont comportés avec le plus grand respect à l’égard de Google. Respect qui tient à la fortune de cette gigantesque société, mais aussi à l’influence du cénacle d’employés du gouvernement Obama (dont Michelle K. Lee, aujourd’hui directrice du Bureau américain des brevets et des marques de commerce) qui travaillaient auparavant pour… Google.

 

Mais la réalité du pouvoir et de la politique à Washington n’explique pas complètement l’emprise croissante de la culture numérique. Internet est également un culte et une idéologie prétendument révolutionnaire, qui semble parfois se nourrir purement de la destruction des vieux médias et des métiers traditionnels. Tout cela me fait penser finalement au communisme et à la pensée marxiste. Le slogan « l’information se veut gratuite » me paraît lié à la tendance marxiste à trop simplifier et à baser l’avenir sur l’évolution « inévitable » de l’histoire. J’entends cela régulièrement venant de jeunes et de vieux : « L’imprimé va mourir parce que c’est inévitable. Vous êtes du mauvais côté de l’histoire. »

 

Normalement, je réponds avec des arguments logiques : on voit toujours beaucoup de monde tenant des feuilles imprimées entre les mains ; une grande partie des revenus dans la presse vient toujours de la publicité sur papier ; il y a 35 ans, devant le succès des magnétoscopes, on a prédit la fin des salles de cinéma, etc. Mais de plus en plus, agacé par l’agressivité des fanatiques de la Toile mondiale, je cite l’exemple des anciens communistes, déçus par la tyrannie soviétique. Dans l’anthologie Le Dieu des ténèbres, Arthur Koestler raconte son recrutement, en 1932, au parti communiste allemand, par Edgar, « un jeune homme blond, mielleux et souriant ». Edgar me fait penser à un vendeur de pixels contemporain, confiant dans sa « vérité », déterminé à anéantir tous les rivaux à gauche, y compris les sociodémocrates comme moi. Pour Edgar, pas question de front commun contre les fascistes. C’est bien compris. Je leur jette le gant.

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9 commentaires
  • Magali Marc - Inscrit 5 mai 2014 09 h 11

    Oui mais...

    Sans Google et la gratuité sur Internet, je n'aurais pas pu lire votre article. Cela dit, je continue d'acheter des livres car il y a une limite à lire sur écran! Google est si riche, ils pourraient se permettre de payer des redevances aux auteurs et créateurs en maintenant la gratuité des contenus! S'il fallait payer pour lire des contenus, seule une minorité aurait accès. Étant moi-même auteure, je souhaite recevoir des redevances, mais payer pour lire sur le Net? Je n'en ai pas les moyens. La «gratuité» c'est l'accessibilité. Mais c'est une fausse gratuité car au Canada, nous payons cher nos connexions Internet et un ordinateur ce n'est pas gratuit non plus. Personne ne dit qu'on devrait payer des redevances à un dramaturge chaque fois qu'on voit sa pièce à la télévision! Ce sont les véhicules qui devraient payer des redevances.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 5 mai 2014 10 h 46

    La lumière du papier reviendra, timide, tremblotante mais triomphante

    Victor Hugo a déjà «commis» ce magnifique vers : «Un parfum pénétrant comme un aveu d’amour.»

    Et si ce parfum était celui du papier, de ce papier réduit en cendres par les «pompiers» de Fahrenheit 451 (Ray Bradbury), de ce papier qui doit échapper à tous les autodafés, soient-ils électroniques, numériques ou «traditionnels».

    John R. MacArthur énonce brillamment ce que je pense silencieusement, trop silencieusement.

    J’ai savouré le parfum de ces quelques phrases : « Internet est également un culte et une idéologie prétendument révolutionnaire, qui semble parfois se nourrir purement de la destruction des vieux médias et des métiers traditionnels. Tout cela me fait penser finalement au communisme et à la pensée marxiste. Le slogan « l’information se veut gratuite » me paraît lié à la tendance marxiste à trop simplifier et à baser l’avenir sur l’évolution « inévitable » de l’histoire. J’entends cela régulièrement venant de jeunes et de vieux : « L’imprimé va mourir parce que c’est inévitable. Vous êtes du mauvais côté de l’histoire. »

    Un jour, de nombreux illettrés de la prétendue culture, dite numérique, vont éventuellement comprendre que «le bon côté de l’histoire n’est pas nécessairement ce côté miroitant, scintillant et factice qu’ils ont choisi en mettant de côté l’essentiel.

    Il y aurait tant à dire et à redire. Mais mon état actuel de santé m’oblige à m’arrêter ici.

    Merci, John R. MacArthur…

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias et écrivain public

  • Christian Fleitz - Inscrit 5 mai 2014 11 h 07

    Farenheit 451 ?

    Il est vrai que l'écrit-papier laisse des traces et ne demande pas d'environnement technique pour être consulté. Certes, l'accès gratuit et libre à une foule d'information laisse croire en une réelle démocratisation de l'information, alors qu'en réalité, on ne comprend ou ne recherche que ce que l'on connait déjà. Cela limite considérablement les avantages de cette pléthore de libertés. Par ailleurs, autant la facilité d'accès aux informations techniques ou scientifiques présente de réels avantages, il n'est pas certain que les expressions du génie humain, par exemple, la philosophie, la morale, la poésie, voire une certaine littérature trouve son compte dans ce mode de diffusion. Or, ce sont ces domaines qui diversifient la pensée humaine, qui accompagnent les évolutions de la conscience de nos sociétés et ce sont les domaines qui sont mis en cause par la pensée unique, issue du système néolibéral qui table sur la stagnation de toute contestation s'opposant à l'enrichissement et à la main mise des profits sans entraves d'une minorité.
    L'œuvre de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, reste prémonitoire et doit encore susciter réflexion et prise de conscience. Il est donc urgent de préserver la ''galaxie Gutenberg'' qui n'est cependant pas incompatible avec l'environnement internet. L'important est d'assurer la complémentarité de ces deux accés à l'information.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 5 mai 2014 11 h 16

    Un petit oubli de ma part

    C'est très émouvant lorsqu'on se dit: «Je vais écrire un "papier" sur tel ou tel sujet.»

    Merveilleux papier!

    JSB

  • Jules Langlois - Inscrit 5 mai 2014 11 h 27

    Économie d'abondance

    Le capitalisme a décidément beaucoup de difficulté à accepter la nouvelle réalité numérique.
    Pour cause : imaginez un produit qui peut se dupliquer à l'infinie sans frais supplémentaire, accessible à tous sans frais, et qui n'enlève rien a celui qui le cède. Bienvenue dans l'économie l'abondance, un nouvel espace où le capitalisme perd son sens.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 mai 2014 13 h 53

      Tout le contraire, monsieur Langlois. Les capitalistes profitent d'une manne abondante, tandis que les artisans des mots souffrent d'une grave injustice, peinant pour récolter un salaire digne de ce nom. Beaucoup de participants semblent oublier que l'article dénonce cette injustice.

      L'abondance d'informations n'est pas garante de la connaissance et de la qualité de ces informations. La propagande et les prophètes de tout acabit se donnent à coeur joie sur Internet, pour le moins dire.

    • Magali Marc - Inscrit 6 mai 2014 08 h 20

      @Mme Lapierre: Il y a aussi de mauvais livres, la propagande et la fumisterie ne se retrouvent pas seulement sur Internet. Dans tous les cas, le lecteur doit se servir de son jugement. L'abondance de livres n'est pas garante non plus de qualité: les gens peuvent collectionner des livres de recettes ou des revues pornos! Avec Internet, il importe de se montrer extrêmement sélectif. Mais grâce à un article comme celui-ci, lu sur Internet, je peux m'intéresser à l'oeuvre d'un auteur que je ne connaissais pas et acheter ses livres! Et dialoguer avec des gens qui ne partagent pas mes idées...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 mai 2014 15 h 06

      Je vous donne raison, monsieur Magali. N'en demeure pas moins que les rédacteurs, journalistes et écrivains doivent pouvoir être rémunérés pour leur travail. Espérons qu'ils arriveront à faire changer la loi sur ce point, ou à s'entendre avec des géants comme Google.

    • Magali Marc - Inscrit 6 mai 2014 19 h 12

      Je suis d'accord avec vous!