Prophète de malheur!

Un simple petit mot pour vous remercier de votre chronique du week-end dernier intitulée « Aider ses enfants pour un premier achat immobilier : une bonne idée », laquelle m’a beaucoup rassurée. Je m’explique.

 

J’ai 76 ans, bientôt 77, des revenus à peu près égaux (rente annuelle de 45 000 $) à ceux de la dame qui vous consultait, venant d’un régime de pension du parapublic, un appartement en copropriété indivise d’une valeur d’environ 200 000 $ et des REER totalisant 110 000 $.

 

J’ai l’intention de conserver mon appartement aussi longtemps que je le pourrai, étant donné qu’il est entièrement payé et qu’il m’en coûte moins de 1000 $ par mois pour l’habiter, tout compris. Mes rapports avec mes copropriétaires sont excellents, je dirais même que nous avons du plaisir à nous partager la gestion de notre immeuble de quatre appartements que nous habitons tous. De plus, comme vous le savez probablement, le marché des condos neufs est saturé à Québec, alors quand il s’agit d’une maison plus que centenaire, ce n’est pas le bon moment de penser à vendre.

 

Mais voilà que ma « conseillère » financière me trace un scénario apocalyptique chaque fois que je la rencontre, me prédisant que, lorsque je devrai quitter les lieux, je me retrouverai rapidement sur la paille. Je n’en crois pas un mot, je mène un train de vie très simple, et… j’ai l’intention de changer de conseillère financière !

 

C. L.

 

Québec

 

Oui, changez de conseillère, madame. Parce que, avec un avoir de plus de 443 000 $ après impôt, de surcroît à 76 ans, vous possédez une valeur d’actif plus que suffisante pour vous permettre de vivre une retraite aisée.

 

Dans le cas analysé la semaine dernière, j’évaluais l’avoir net après impôt de la personne à plus de 700 000 $, ce qui dépassait largement l’avoir requis après impôt de 537 000 $ pour lui assurer une retraite aisée (c’est-à-dire vivre à 2,5 fois son seuil de pauvreté correspondant). Or cette personne était âgée de 60 ans. Vous, vous avez 76 ans. Comme vous êtes plus vieille, l’actif requis pour soutenir un niveau de vie convenable à la retraite sera moindre, beaucoup moindre. On parle d’environ 270 000 $ après impôt. Donc, votre avoir net de 443 000 $ environ dépasse largement la somme requise.

 

Plusieurs personnes oublient d’inclure dans le calcul de leur avoir la valeur de la rente versée par leur employeur. Ce faisant, elles sous-estiment passablement leur niveau de richesse réelle et se contraignent du coup à vivre plus pauvrement qu’elles ne le devraient. Car, voyez-vous, la rente de l’employeur constitue un actif généralement de très grande valeur, surtout lorsque celle-ci provient d’un riche régime de retraite à prestations définies comme c’est votre cas. Pour mesurer le poids de votre rente dans votre avoir, il faut calculer sa valeur actuelle après impôt. Cette valeur atteindra plus de 100 000 $, souvent plusieurs centaines de milliers de dollars, le tout dépendant de votre âge, de votre espérance de vie, du rendement annuel composé de votre argent et du montant annuel de la rente versée. Dans le cas analysé la semaine dernière, la dame recevait de son employeur une rente annuelle de 45 000 $. En supposant un rendement composé annuel de 6,0 % et une espérance de vie de 83 ans et en supposant un taux d’impôt effectif de 35 %, la valeur actuelle de sa rente se chiffrait à près de 350 000 $ après impôts. Ici, on parle d’une personne âgée de 60 ans. Dans votre cas, comme vous êtes plus âgée, même si vous recevez une rente annuelle similaire, la valeur actuelle de celle-ci sera moindre puisque le temps durant lequel vous la recevrez sera moindre que pour une personne de 60 ans. En utilisant les mêmes hypothèses précédentes mais en tenant compte de votre âge de 76 ans, la valeur actuelle après impôt de la rente se chiffre alors à 166 000 $. Cela explique en partie pourquoi votre avoir est inférieur à celui du cas analysé la semaine dernière.

 

Mais, comme il vous reste en toute probabilité moins de temps à vivre que pour une personne de 60 ans, la rente combinée à vos autres actifs suffira amplement pour vous permettre de vivre une retraite aisée.

 

Et vous n’avez pas à vendre votre condo que vous aimez pour ce faire. Surtout qu’il est libre de toute hypothèque.

 

Plus riche qu’il ne le pensait

 

Le cas exposé de ce samedi 26 avril ressemblera à ma situation… dans environ quatre ans. L’avoir après impôt de 537 000 $ que vous avez souvent mentionné dans vos chroniques antérieures me rendait quelque peu nerveux ! Depuis la chronique de ce samedi… je le suis beaucoup moins ! C’est que je ne tenais pas compte de ma rente éventuelle de l’employeur (CARRA) dans cet avoir. Une donnée qui m’a sans doute échappé !

 

Pour que je puisse me situer financièrement à ma retraite, je me demandais comment vous faites pour évaluer la valeur actuelle de l’employeur (350 000 $) dans l’exemple du cas de ce samedi. Évidemment, c’est après impôt, mais vous partez forcément de la valeur brute. Or, comment l’évaluez-vous ?

 

P. S.

 

Effectivement, il ne faut pas oublier d’inclure la valeur actuelle de la rente de votre employeur dans le calcul de votre avoir net, car il s’agit généralement d’un gros morceau, valant souvent plusieurs centaines de milliers de dollars. Plusieurs lecteurs se sont interrogés sur l’approche utilisée pour déterminer cette valeur actuelle de la rente à la suite de la chronique parue le 26 avril dernier et intitulée « Aider ses enfants pour un premier pas dans l’immobilier : une bonne idée ». Pour ce faire, j’utilise simplement le concept d’actualisation d’un flux monétaire donné (ici la rente). La plupart des lecteurs connaissent le processus de l’intérêt composé. Un placement de 100 $ réinvesti chaque année à un taux d’intérêt annuel de 5 % vaudra dans cinq ans 127,63 $. Le concept d’actualisation fait l’inverse. Selon un rendement donné, par la méthode d’actualisation, on escompte les dollars à recevoir au cours des prochaines années pour en déterminer la valeur (de tous ces dollars) en date d’aujourd’hui. Parce qu’on stipule que chaque dollar entre nos mains rapporte immédiatement un rendement donné, mieux vaut donc recevoir lesdits dollars le plus tôt possible pour les faire fructifier. C’est ainsi qu’en vertu du concept de la valeur actuelle, un dollar détenu immédiatement vaut plus que le même dollar reçu dans 20 ans. Dans le cas de la semaine dernière, la dame recevait une rente annuelle de la CARRA de 45 000 $. Elle la recevra sa retraite durant. Il s’agit ici d’un flux monétaire qui revient chaque année. Pendant combien de temps ? Jusqu’à la mort de la bénéficiaire. Ne sachant pas quand la personne va mourir, on doit alors se référer aux tables de mortalité pour déterminer l’espérance de vie de la personne. J’ai retenu ici que son espérance de vie sera de 83 ans. La dame recevra donc sa rente annuelle pendant 23 ans. Quant au rendement, j’ai supposé qu’il sera en moyenne de 6,0 % l’an. Une rente de 45 000 $ reçue pendant 23 ans donne une valeur globale actuelle de 554 000 $. Il s’agit d’une valeur avant impôt. Pour calculer sa valeur après impôt, j’ai supposé un taux d’impôt effectif de 35 %, ce qui donne une valeur globale après impôt de 360 000 $ (j’ai ici erré en inscrivant 350 000 $ dans mon texte la semaine dernière). C’est le montant qu’il faut ajouter à l’avoir après impôt de la dame.

 

Notez ici que je pèche par extrême prudence. Le taux de 6 % est passablement plus élevé que celui de près de 3 % des obligations à long terme du gouvernement du Canada. À un taux de 3 %, la valeur actuelle de la rente passe à 740 000 $, comme l’ont estimée d’autres lecteurs en marge de cette chronique. Ce taux peut même être réduit davantage si on tient compte de certaines rentes qui sont ajustées à l’inflation. Dans un tel cas, le taux retenu devrait être 3 % moins le taux annuel d’inflation prévu. On actualiserait ainsi la rente sur la base du rendement réel prévu plutôt que sur la base du rendement nominal, ce qui donnerait une valeur actuelle encore plus élevée que 740 000 $ (il s’agit ici de la valeur avant impôt).

 

Pour ma part, je préfère être prudent, surtout que je suis de la génération qui a connu des taux d’intérêt de 15 % et plus au début des années 80. Dans cette perspective, utiliser un rendement de 6 % pour actualiser la rente m’apparaît plausible à long terme.

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