La fabrique des orphelins

Paris — On les a traités de bigots, d’homophobes et de réactionnaires. Peut-être comprend-on un peu mieux aujourd’hui ce qui s’est vraiment passé en France il y a un an, lors des gigantesques manifestations contre la loi ouvrant le mariage aux couples gais. Certes, il y avait de tout dans ces cortèges, les plus imposants depuis deux décennies en France. Mais il y avait surtout une gigantesque inquiétude. La peur qu’en ouvrant la procréation médicalement assistée aux couples d’homosexuels, on ne mette le doigt dans un engrenage infernal. Un engrenage du genre de celui qui a produit l’obscène cirque médiatique suscité autour du comédien Joël Legendre.

 

On se demande en effet comment une société qui n’a jamais vraiment discuté de ce que l’on qualifie du doux euphémisme de « gestation pour autrui » (GPA) peut soudainement se retrouver devant un tel abîme moral. Rappelons que pour nos fonctionnaires la seule question vraiment importante était jusqu’à tout récemment de savoir s’il fallait facturer les frais engagés par la mère porteuse des jumelles du couple Legendre sur la carte soleil de la mère ou sur celle des pseudos parents.

 

C’est contre ces « bouleversements insidieux selon la règle des petits pas », comme les appelle le généticien français Jacques Testart, que les Français ont voulu se prémunir en refusant l’aide médicale à la procréation aux couples d’homosexuels. Les accusations d’homophobie lancées l’an dernier ne parviennent plus à cacher cette réalité. Surtout depuis qu’une vaste enquête de l’Institut Pew Research a révélé que la France était, avec l’Espagne et l’Allemagne, l’un des trois pays les plus tolérants à l’égard des homosexuels. Seuls 14 % des Français considèrent en effet que l’homosexualité est moralement répréhensible, contre 15 % des Canadiens et… 37 % des Américains !

 

Étrangement, les codes civils français et québécois disent mot pour mot la même chose sur la GPA, à savoir que toute entente de ce type est jugée « nulle de nullité absolue ». Sauf que les Québécois doivent, eux, composer avec un pays, le Canada, qui a légalisé la GPA en inventant cette fiction juridique d’une mère porteuse qui ne serait pas rémunérée. Une fiction qui a fait chou blanc partout puisqu’il a bien fallu constater que seules les plus pauvres étaient candidates et que les « indemnités » versées dissimulaient en réalité un salaire.


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En accord avec son Code civil, la France punit donc de deux ans de prison et 30 000 euros d’amende celui qui sert d’intermédiaire « entre une personne désireuse d’adopter un enfant et un parent désireux d’abandonner son enfant né ou à naître ». La loi ne fait que confirmer le fait que, dans les sociétés civilisées, l’adoption n’est pas une affaire privée et relève de l’État. Qu’il y ait eu échange d’éprouvette ne change rien à l’affaire.

 

Les juges français vont jusqu’à refuser la transcription des actes d’État civil obtenus à l’étranger après une GPA, ce qui peut retarder considérablement l’accès à la nationalité. Les tribunaux refusent ainsi de reconnaître une filiation obtenue par un geste illégal. Exactement comme ils refusent de reconnaître la polygamie, fût-elle admise ailleurs dans le monde. Récemment, une enquête a même été ouverte sur la société américaine Extraordinary Conception qui, flairant la bonne affaire, est venue faire de la publicité sur Internet pour son catalogue. Celui-ci contient 2000 photos de candidates prêtes à vendre le produit de leur ventre. Les photos sont classées par race, par couleur des yeux et par niveau d’instruction. La France n’est pas le seul pays à prendre ses responsabilités puisque l’Espagne et l’Italie ont aussi interdit la GPA. La Suisse a même inscrit cette interdiction dans sa Constitution.

 

« Le commerce des enfants a toujours existé […] mais il se pare aujourd’hui d’une caution scientifique », m’avait dit il y a plusieurs années l’obstétricien René Frydman, qui a contribué à la naissance du premier bébé-éprouvette français en 1982. Une mise en garde qui n’a pas convaincu le multimillionnaire Pierre Bergé, qui déclarait en décembre 2012 qu’il n’y avait pas de différence entre « louer son ventre pour faire un enfant » et « louer ses bras pour travailler à l’usine ».

 

Pour le législateur, la différence est pourtant fondamentale. Elle tient au fait que, si la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, le « désir d’enfants » doit impérativement s’arrêter là où commence la liberté de l’enfant. Peu importe qu’il s’agisse de couples d’homosexuels ou d’hétérosexuels. De quel droit des individus peuvent-ils sciemment fabriquer des orphelins qui, après avoir vécu neuf mois avec leur mère en seront brutalement séparés et s’interrogeront toute leur vie sur leurs origines, comme ces milliers d’enfants qui réclament aujourd’hui de connaître l’identité du donneur de sperme qui les a engendrés ? De quel droit de prétendus parents peuvent-ils imposer à un enfant un marché dans lequel celui-ci est ravalé au rang d’une vulgaire marchandise qu’on achète et qu’on s’échange ?

 

Tout cela pour satisfaire l’hubris d’individus en santé qui refusent toute limite rationnelle, et d’abord celle fondatrice de leur réalité biologique et de leur sexe.

27 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 2 mai 2014 07 h 34

    Aspiration narcissique primant sur le sort des personnes vulnérables.

    Permettre l’utilisation d’une tierce personne comme incubateur-machine-bétail pose des risques d’exploitation et d’abus dans la vie concrète collective et ceci pose un problème moral réel. Le risque d’abus et l’utilisation du corps d’un tiers prime sur la satisfaction narcissique qu’un enfant soit « son » enfant biologique. Cette satisfaction narcissique n’est pas un droit fondamental.

    Ceux qui proposent l'admissibilité de cette mesure évoquent l'égalité de leurs droits: puisque les couples comprenant une femme qui peut porter ont accès à la satisfaction narcissique d'avoir leur descendant biologique, les autres couples devraient y avoir droit aussi. La faille de ce raisonnement est que le fait qu'un couple ne comprenne pas une femme qui peut porter ne résulte pas de la discrimination de qui que ce soit envers qui que ce soit ni d’une mesure législative quelconque : c’est un pur état de fait.

    Dans les cas où il a impossibilité pour un couple de procréer, l’adoption me semble démontrer un amour plus grand, plus gratuit et donc plus noble que celui de l’autre démarche. Le couple qui adopte ainsi choisit un enfant dont d’autres ne veulent pas, accepte ses limites physiques et n’est pas obsédé par le désir de satisfaire la soif narcissique d’avoir un enfant qui soit « son » descendant biologique.

    • Antoine W. Caron - Abonné 2 mai 2014 09 h 13

      Très juste commentaire, excellente contribution au beau texte de Christian Rioux!

    • Raymond Labelle - Abonné 2 mai 2014 15 h 18

      Merci de vos bons mots M. Caron.

  • François Dugal - Inscrit 2 mai 2014 07 h 47

    Et la lumière fut

    Monsieur Rioux, merci pour ce texte qui, comme à l'habitude, est très éclairant.

  • Jean Morency - Abonné 2 mai 2014 08 h 37

    Un autre point de vue

    Je comprends bien votre propos mais je le trouve extrêmement réducteur, surtout dans les deux derniers paragraphes. Je suis moi-même le père de deux jumelles de cinq ans issues d'une mère porteuse, et je suis pour le moins étonné d'être consiréré comme un «prétendu parent» et comme un simple agent d'une «fabrique d'orphelins». Ma conjointe et moi avons réfléchi longuement avant de faire appel à une mère porteuse, que ce soit sur le plan moral, éthique, juridique ou encore humain. Je ne veux pas entrer dans le détail de cette réflexion, mais j'aimerais seulement mettre en lumière une composante essentielle de celle-ci, qui n'est jamais abordée par les opposants de la GPA, soit la natture inestimable de la vie qui est donnée à ces prétendus orphelins qui ne seraient que les produits d'une fabrique déshumanisée. Nous aimons nos filles d'un amour profond et inconditionnel et nous savons bien qu'un jour elles seront confrontées à la question difficile de leur filiation. Mais nous savons aussi qu'elles seront en mesure de mettre cette question en balance avec le simple bonheur de vivre, avec la chance inestimable d'être sur cette terre, et aussi d'avoir vécu une enfance heureuse avec deux parents qui les auront aimées.

    Jean Morency

    • Sylvain Dionne - Inscrit 2 mai 2014 13 h 42

      Merci beaucoup pour votre témoignage M. Morency,

      Bien que j'ai écrit dans un commentaire que je ne suis pas d'accord avec cette solution, je la respecte car je ne suis pas" dans vos souliers". Finalement, l'important c'est de s'assurer que les enfants auront le maximum de chances de s'épanouir et vous semblez mettre tout en oeuvre de ce côté. Il est facile de condamner quand on ne se trouve pas dans la même situation problématique. Cela n'empêche pas d'avoir son opinion bien sûr. Comme disait Pasteur, je crois, "tout est dans la dose" (je parle des arguments). Merci encore de nous inviter à réfléchir avec maturité, souhaitons-le, sur une situation complexe.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 mai 2014 14 h 50

      Présumer monsieur..ce n'est jamais que...présumer.
      Vous êtes peut-être, je dis dis bien peut-être, l'exception à la règle
      mais là encore je ...présume.
      Mais maintenant que la "chose" pour vous est déjà... lontaine...les enfants ayant 5 ans... leur prodiguer cet amour de la vie et du bonheur heureux, reste le travail d'une vie...pour vous comme pour tous.

  • Colette Pagé - Abonnée 2 mai 2014 08 h 46

    Un programme improvisé !

    Au Québec, le programme de procréation assistée découle d'une grossière improvisation fondée sur des raisons électoralistes. C'est l'exemple parfait d'un programme qui en raison de l'état des finances publiques n'aurait pas dû voir le jour ou à tout le moins être doté de balises claires et surtout d'un financement partagé.
    Autrement toutes les dérives demeurent.

  • Sylvain Dionne - Inscrit 2 mai 2014 09 h 01

    Homophobie voilée?

    J'en ai assez que l'homosexualité et le mariage gai soient aussi souvent mis à l'avant plan pour démontrer la "dérive" des mères porteuses. Pourtant, cette situation existe depuis plusieurs années pour des couples hétérosexuels et il me semble qu'il y avait moins de tollés, même si personnellement je ne suis pas d'accord avec cette solution. Certes M. Rioux vous précisez à la fin de l'article "qu'il s'agisse de couples d'homosexuels ou d'hétérosexuels", mais pourquoi avoir commencé votre article avec les manifestations contre les mariages homosexuels en France? Peut-être, à mon avis généralisez vous le recours aux mères porteuses pour les couples gais car il y a des situations où la mère biologique demeure la mère et est impliquée dans l'éducation de l'enfant avec les deux conjoints (comme des familles reconstituées). Sans compter les nombreuses familles homoparentales dont le ou les enfants sont issus d'une union hétérosexuelle antérieure. Je trouve pervers de voir à quel point on relie une situation débatable sur le point moral à une autre qui, à mon avis, est différente: l'homosexualité. Rappelons le, n'en déplaise à ceux qui prétendent le contraire, l'homosexualité n'est pas un choix! Qui voudrait se compliquer la vie à un tel point??? Avez-vous choisi d'être hétérosexuel? L'homophobie, c'est comme le racisme, il peut être flagrant comme il peut être dissimulé... Et contrairement à l'homosexualité, l'homophobie quand elle entraine la haine de l'autre, est considérée comme une pathologie mentale.

    • Louise Gagnon - Inscrite 2 mai 2014 10 h 24

      "Rappelons le, n'en déplaise à ceux qui prétendent le contraire, l'homosexualité n'est pas un choix! "

      Je prétends le contraire et je ne suis pas homophobe. Je ne crois pas à l'identité sexuelle imposée, sauf en de très rares cas de malformation. J'ai des amis homosexeuls masculins qui ont eu de magnifiques enfants avec la mère de ceux-ci et qui s'en occupent très bien. Un des problèmes actuels est que les pédophiles revendiquent la même liberté de droits que les homosexuels, et ce sur la base de leur propre identité essentielle. Comment départagerez-vous ces soi-disantes identités ?

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 2 mai 2014 13 h 47

      Madame Gagnon,
      en quoi votre position implique-t-elle que l'homosexualité est un choix ? Que ça devienne un élément identitaire pour certaines personnes ne veut absolument pas dire que c'est un choix.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 2 mai 2014 16 h 51

      Le Québec a depuis très longtemps dépassé le point où l'on pouvait être prise au sérieux en se disant ''pas homophobe'' tout en comparant une relation sexuelle entre deux personnes consententes -et donc d'âge à consentir- avec l'agression sexuelle sur un mineur.