Plus jamais?

Ottawa — « Connerie », « vulgarité » ! Le sénateur libéral et général à la retraite Roméo Dallaire bouillait au bout du fil. La République centrafricaine est plongée dans l’horreur, on craint un génocide, on parle d’atrocités, et voilà que le secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères, Deepak Obhrai, se demande, lui, si les contribuables seraient prêts à payer la facture d’une participation canadienne à une mission de maintien de la paix dans ce pays.

 

Le libéral Marc Garneau avait pourtant fait preuve de courtoisie en lui demandant si le gouvernement entendait « appuyer de quelque façon que ce soit, autrement que par de l’aide humanitaire financière, la résolution des Nations unies visant à créer une mission de maintien de la paix qui comprendra 10 000 soldats et 2000 policiers  ».

 

M. Obhrai a convenu que la situation préoccupait « beaucoup » le gouvernement et qu’il collaborait avec ses alliés, mais il a vite enchaîné avec une attaque contre les deux partis d’opposition. « Ce qui importe le plus, c’est le fait que le Parti libéral, ainsi que le NPD, veut envoyer des soldats canadiens dans cette région et ainsi mettre leur vie en danger. Ma question est la suivante : qui financera le déploiement de tous ces soldats ? Les contribuables canadiens ? Les libéraux ont-ils demandé aux contribuables canadiens s’ils souhaitent envoyer des soldats dans cette zone ? », a lancé le député.

 

Invité à se rétracter mardi, il a simplement répété que le Canada devait se concerter avec ses alliés et qu’il avait déjà fourni 16 millions en aide humanitaire et soutien financier pour la mission de sécurité de l’Union africaine.
 

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Pour le général Dallaire, la déclaration initiale de M. Obhrai révèle « la véritable arrière-pensée » qui guide la politique du gouvernement. « Ce qu’il a énoncé est tellement contraire à la philosophie traditionnelle de notre pays et à celle d’une puissance moyenne », dit-il. Depuis le début des années 1990, le Canada n’a pas hésité à envoyer des soldats dans des opérations risquées. Pour des raisons humanitaires, pour défendre la démocratie, pour la paix. Il pourrait le faire encore puisqu’il est un membre influent de la Francophonie et peut fournir des soldats parlant français, poursuit l’ancien général.

 

M. Obhrai lui a servi une douche froide. « Il a une façon de dire les choses… C’est comme si cette région ne comptait pas. C’est comme si le gouvernement n’était pas prêt à utiliser les fonds pour éventualités pour prévenir un génocide ! » M. Dallaire a dit n’avoir jamais rien entendu d’aussi « grossier », et plus il en parlait, plus il s’emportait, au point où il a préféré mettre fin à l’entrevue. « Sinon, je vais me mettre à sacrer ! »

 

Sa colère est compréhensible et fort justifiée. Au début du mois d’avril, on commémorait le génocide rwandais survenu en 1994, une tragédie que le général Dallaire n’a pu contenir à cause de l’inaction internationale.

 

Depuis, on ne cesse de répéter qu’il ne faut plus que le monde reste les bras croisés devant pareilles horreurs. Le Canada a lui-même contribué à combattre l’impunité en soutenant la création de la Cour pénale internationale et en pilotant l’adoption par les Nations unies du principe de la « responsabilité de protéger ». Au début d’avril, des représentants d’une foule de pays, dont le Canada, étaient réunis à Bruxelles pour dire encore « Plus jamais ».
 

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Tout le monde a évoqué le drame centrafricain, mais encore aujourd’hui, la réponse aux appels à l’aide des Nations unies ressemble à un murmure. La tâche est immense. Depuis plus d’un an, le pays de 4,6 millions d’habitants est déchiré par une lutte sans merci entre milices chrétiennes et musulmanes. Le conflit est devenu sectaire. Pillages, viols, mutilations, assassinats se multiplient. Tout le pays est touché, la moitié de la population a besoin d’aide humanitaire. On compte un million de personnes déplacées et environ un quart de millions de personnes réfugiées dans les pays limitrophes.

 

Les 6000 soldats de l’Union africaine et les 2000 soldats français, déployés depuis des mois, ne suffisent pas à protéger la population ni à ramener l’ordre. L’Europe a accepté d’envoyer des renforts en attendant le déploiement en septembre d’une importante mission onusienne de 12 000 casques bleus, autorisée le 10 avril dernier.

 

Les Nations unies ont aussi demandé plus de 550 millions en aide humanitaire. L’Europe et les États-Unis ont répondu à l’appel, mais on est encore loin du compte, alors que les engagements du Canada totalisent seulement 16,9 millions. Il ne s’est pas engagé non plus à participer à la mission de maintien de la paix autorisée par le Conseil de sécurité.

 

Ce gouvernement va dépenser 11 millions pour une seule mission d’observation électorale en Ukraine. Il a aussi déployé six chasseurs CF-18 et une vingtaine de militaires pour appuyer la mission de surveillance de l’OTAN au-dessus des pays de l’Europe de l’Est. Ces décisions se défendent, mais montrent le décalage qui existe entre les réponses aux deux crises.

 

Faut-il comprendre que certaines vies ont plus de valeur que d’autres, méritent de plus importants sacrifices ? Est-ce que les calculs électoraux vont jusque-là ?

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