Mère Bagage

Impossible d’écouter Joël Legendre parler avec conviction de son désir d’avoir des enfants, de l’adoption internationale qui, avec le temps, s’est fermée aux hommes gais, de tous les efforts que son conjoint, son fils adopté et lui ont mis dans cette nouvelle aventure parentale sans être de tout coeur avec lui. Des pères, il en faudrait davantage de sa trempe. Aucun doute que son engagement est sincère et bien intentionné. Va pour le coeur. Mais la tête, elle, peine à suivre devant autant de considérations biologiques, éthiques et politiques. Sans s’en douter, la sympathique vedette du petit écran a ouvert une boîte de Pandore qui pourrait bien revenir le hanter.

 

Qualifiée sur le blogue Hollywood PQ comme « awww, la nouvelle la plus cute de la journée », la révélation de Joël Legendre sur Facebook s’est avérée, en fait, une véritable bombe. En juillet prochain, une Québécoise de 35 ans donnera naissance à des jumelles avec lesquelles elle n’aura ni lien génétique ni, par la suite, lien de parenté. Cette femme « extraordinaire », selon Joël Legendre, prête son corps à l’implantation d’ovules appartenant à une autre, une Américaine non identifiée, et fertilisés par des spermatozoïdes non pas d’un, mais de deux hommes, ceux de l’animateur bien connu ainsi que de son conjoint. Non seulement le lien maternel est-il ici gommé — qui, des deux femmes, celle qui prête son ventre ou celle qui donne son matériel génétique, est, selon vous, la vraie mère biologique ? —, mais le lien paternel l’est aussi. Impossible de savoir qui des deux hommes est le père biologique sans procéder à des tests génétiques. Il va falloir que l’un des deux, M. Legendre en l’occurrence, se proclame éventuellement comme tel devant un juge et que son conjoint devienne la mère de facto par adoption. Enfin, si le juge accepte ce pacte parental. C’est à suivre.

 

Le problème ici n’est pas le fouillis de procédures légales et cliniques qu’une telle parentalité exige. Encore moins le fait que des homosexuels puissent devenir de vrais parents. On en veut. Mais pour faire avancer la cause des hommes gais, faut-il pour autant faire reculer celle des femmes ? Ce que cette jeune amie s’engage à faire est peut-être un énorme cadeau pour la famille Legendre, mais ce n’est certainement pas un cadeau pour les femmes en général.

 

Il y a décidément quelque chose d’un peu, comment dire, répugnant ? indécent ? haïssable ? dans le fait de transformer son corps en minimanufacture et boutique de gestation. Il y a bien plus en cause ici que simplement la « grandeur d’âme » évoquée par Joël Legendre dimanche dernier à Tout le monde en parle. Ce n’est pas par hasard que le Code civil dit : « Toute convention par laquelle une femme s’engage à procréer ou à porter un enfant pour le compte d’autrui est nulle, de nullité absolue [article 541]. » On parle de « nullité absolue » quand l’acte contrevient à l’ordre public. Comme pour l’inceste, il y a quelque chose qui spontanément fait « ouache » en ce qui concerne l’idée de gestation pour autrui.

 

La « marchandisation du corps » des femmes est, évidemment, en cause. Les femmes marchandent leur corps en se prostituant, me direz-vous, sans créer un haut-le-coeur collectif pour autant. Bien qu’il y ait un parallèle à faire entre louer ses parties intimes pour une heure et prêter ses parties viscérales pour neuf mois, il y a des considérations beaucoup plus profondes en ce qui a trait aux mères porteuses. La commercialisation de la fonction même de reproduction, d’abord, la raison pour laquelle la loi canadienne interdit toute rétribution des mères porteuses (sans nécessairement interdire la gestation pour autrui pour autant). C’est un peu comme essayer de commercialiser l’eau, l’origine de la vie, acte répréhensible s’il en est, mais pas moins tentant pour autant.

 

Même en admettant qu’il n’y aura aucun échange d’argent dans ce cas précis (permettez-moi quand même d’en douter), c’est précisément la raison pour laquelle la pratique est devenue courante dans la plupart des pays industrialisés. Il n’y a absolument aucune autre raison de se prêter à un jeu aussi 1. personnel, 2. compliqué, 3. douloureux, 4. risqué, 5. long, sinon la perspective de faire de l’argent, tant pour les femmes démunies que pour tous ces commerçants sans scrupules qui tentent, et tenteront, d’en profiter.

 

Il y a également la négation du lien maternel qui entre en ligne de compte. On parle ici d’un des principes de l’évolution de l’humanité, quand même, qui, dans le cas de mères porteuses, n’a tout simplement plus sa place. Autant de raisons pour lesquelles, même en présence de l’exceptionnelle « grande âme », il faut se méfier de cette pratique comme de la peste.

15 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 30 avril 2014 05 h 56

    Dérive!

    Toute cette affaire est une bien triste et condamnable dérive éthique. Inutile d'en rajouter!

    Michel Lebel

  • Jacques Deschênes - Abonné 30 avril 2014 08 h 15

    Morbidité

    Je ne suis pas sûr que la façon d'aborder la question soit de dire «ouache» ou que c'est répugnant. Ne disait-on pas la même chose de l'homosexualité il y a quelques années seulement? Il me semble que cette situation relève de la même psychologie de parents (père-mère) qui passent par toutes sortes de procédures médicales de procréation assistée pour avoir coûte que coûte des enfants. C'est ce désir, à ce point-là, morbide d'avoir des enfants qui est en cause.

    • Jacques Deschênes - Abonné 2 mai 2014 11 h 56

      Je disais morbidité du désir, rendu à ce point. Aujourd'hui, 2 mai, Christian Rioux, en page A-3, parle de l'hubris de ces personnes.

  • Eric Lessard - Abonné 30 avril 2014 08 h 33

    Une affaire personnelle

    Je crois qu'il faut se demander pourquoi cette pratique ne suscite pas autant de remous dans le reste du Canada.

    Peut-être parce que le phénomène est somme toute rare, et que les gens considèrent qu'il s'agit d'un choix hautement personnel.

    Votre comparaison avec l'inceste me semble boiteux. Si l'inceste est condamné d'une manère universelle, la réalité des mères-porteuses est légale dans de nombreux pays, y compris des pays respecteux des femmes comme le Canada ou la Grande-Bretagne.

    Il me semble qu'il y a dans votre attitude, quand vous parlez du recul des droits des femmes, d'une volonté de morale commune, qui ne pourrait être différente d'une personne à l'autre.

    On a l'impression, au Québec, que tous devraient avoir la même morale et l'on ne se gêne pas pour aller voir si la soupe du voisin est bien kacher, catholique ou laïque.

    Bien sûr, toute grossesse est risquée, mais les grossesses, grâce à la médecine moderne sont toutefois moins périlleuses que dans le passé.

    Je suis porté à croire que cette levée de boucliers contre les mères-porteuses est surtout le fait d'un vieux fond conservateur opposé au progrès de la science et des libertés individuelles. C'est l'ordre ancien qui est bousculé.

    • Jean Richard - Abonné 30 avril 2014 09 h 37

      Il y a un vieux fond de puritanisme auquel s'ajoute un féminisme d'une autre époque.

      Le phénomène, bien que trop fortement médiatisé, restera toujours marginal. Sans être partisan de la primauté absolue des droits individuels, on doit quand même laisser un peu de place pour de tels droits. Une mère porteuse qui consent n'est pas nécessairement une femme irréfléchie qui fait reculer la cause féministe, pas plus qu'elle est une irresponsable ou autres qualificatifs du genre.

  • Jacques Morissette - Abonné 30 avril 2014 08 h 54

    Une boîte de Pandore, malgré toutes les bonnes intentions du monde.

    En effet, monsieur Joël Legendre me semble un père dont rêverait plusieurs enfants. Mais à la façon dont vous présentez les choses, on dirait une soupe où on y met un peu de tout concernant l'être humain et la génitalité : spermatozoïdes des deux pères, les ovules des unes et appareil de gestation de l'autre. Ça me rappelle quasiment le film La grande bouffe, mais adopté à la procréation chez l'être humain. Là, ce n'est pas dit dans un sens mélioratif.

    Il faudrait peut-être un jour établir des limites quant au potentiel des technologies que nous permet la science aujourd'hui? Encore que la science n'a pas fini d'évoluer, mais vers quoi, sur le plan de l'éthique et de la morale, quand on pense à l'enfant éprouvette (?) que ce mélange de bonne intention donnera. Tellement de choses qu'on pourrait penser faire évoluer, avant d'en arriver à ce genre d'expérience sur le dos d'un enfant.

  • Louise Vallée - Inscrite 30 avril 2014 09 h 48

    Gattaca

    "Dans un monde futuriste, on peut choisir le génotype des enfants. Dans cette société hautement technologique qui pratique l'eugénisme à grande échelle, les gamètes des parents sont triés et sélectionnés afin de concevoir in vitro des enfants ayant le moins de défauts et le plus d'avantages possibles.

    Bien que cela soit officiellement interdit, entreprises et employeurs recourent à des tests ADN discrets afin de sélectionner leurs employés ; les personnes conçues de manière naturelle se retrouvent, de facto, reléguées à des tâches subalternes.

    Gattaca est un centre d'études et de recherches spatiales pour des gens au patrimoine génétique impeccable."


    Film de science fiction.......de moins en moins fictif......

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Bienvenue_%C3|#|?

    • Mathieu Vaillancourt - Inscrit 30 avril 2014 16 h 14

      Je ne vois pas ce que cet article a à voir avec l'eugénisme. On parle certes de fécondation in vitro, mais jamais il n'a été mentionné que les parents allaient sélectionner un quelconque génotype, attention...