Trois petits tours et puis s’en vont

J’ai eu quelques pensées cette semaine pour mon prédécesseur en cette page, Michel Bélair, pour qui le dégel du printemps était toujours synonyme de la résurgence de deux phénomènes jugés irritants : le bal des dévoilements de saisons et une certaine fatigue de spectateur qui le faisait pester contre le nombre de productions auquel le critique est convié d’assister en une année. Salut, Michel !

 

Dans les pages de notre dossier de samedi traitant de la surproduction culturelle au Québec, les collègues Stéphane Baillargeon et Frédérique Doyon relevaient que, si le nombre de productions théâtrales avait doublé depuis 25ans, le nombre total de représentations aurait quant à lui connu une mince augmentation d’environ 13 % sur la même période.

 

Y a-t-il trop d’oeuvres à l’affiche ? Je ne le sais pas. Je demeure par contre convaincu que certaines d’entre elles quittent la scène beaucoup trop tôt, juste au moment où des acteurs atteignaient un certain niveau d’aisance et où le bouche à oreille et une réception critique favorable pouvaient permettre de dépasser le cercle premier des spectateurs potentiels et ainsi rejoindre plus de monde. Tant d’investissement humain et financier pour trois petits tours et puis s’en vont, ça demeure obscène.

 

Je ne suis évidemment pas le premier à relever l’absurdité de cette situation. Comme le mentionnait Frédérique Doyon dans son article, Raymond Cloutier dénonce depuis plus de 15 ans cette mentalité productiviste entretenue notamment par des systèmes de subventions qui engagent la part congrue de leurs subsides dans la création et encouragent peu la diffusion étalée dans le temps. Martin Faucher, commentant récemment l’annulation — faute d’aide publique substantielle — de la reprise annoncée d’une pièce acclamée, résumait ainsi la situation : « Parce que les succès ne font pas partie des équations dans notre système de financement. »

 

D’autres freins s’ajoutent au développement d’une culture de la récidive théâtrale au Québec qui permettrait d’allonger la durée de vie de certains spectacles. Les théâtres misant encore principalement sur la formule de l’abonnement peuvent difficilement se permettre de reprogrammer un titre récemment vu par sa base de spectateurs. Les saisons sont souvent bouclées de longs mois à l’avance, ce qui donne peu de souplesse à qui voudrait profiter d’une certaine lancée. Jongler avec les calendriers de disponibilité de plusieurs comédiens relève du sport extrême. Reconnaissons aussi le peu d’appétit pour les reprises dont font généralement preuve les médias, avides d’événements et de nouveautés.

 

Pourtant, l’actualité théâtrale nous fournit un exemple éloquent d’ouverture institutionnelle qui aura permis à une création de renaître, de rencontrer de nouveaux publics et de voyager. Je pense ici à L’absence de guerre, en action depuis mardi dernier entre les murs de la grande Licorne.

 

Créée à Québec dans la petite enceinte de Premier Acte en novembre 2011, saluée par la presse et lauréate de plusieurs prix d’excellence, la production de la jeune compagnie Les Écornifleuses s’est vu octroyer une seconde vie sous la forme d’une entente avec le Trident, qui a repris le spectacle à ses frais l’automne dernier : nouvelle traduction du texte de David Hare, nouvelle scénographie pour grand plateau, mais même équipe de conception et même distribution. Redevenue productrice pour l’épisode montréalais en cours, la troupe peut compter sur le programme d’accueil unique de la Licorne dans cette aventure qui demeure tout de même financièrement risquée, surtout avec 13 comédiennes et comédiens sur scène.

 

Une invitation comme celle lancée par le Trident et le soutien offert par l’équipe de Denis Bernard me semblent témoigner d’une conscience aiguë d’un des rôles que peuvent — voire devraient — jouer les théâtres établis dans l’écologie du milieu. On m’objectera que la structure actuelle du financement étatique les encourage peu en ce sens. Ici comme ailleurs, la nécessité d’imaginer de nouveaux modèles demeure criante.

 

Notons en terminant que l’institution dirigée par Anne-Marie Olivier ouvrira sa prochaine saison au Grand Théâtre par la recréation de Chante avec moi d’Olivier Choinière avec une nouvelle distribution, une audace parmi d’autres qu’il faut saluer bien bas.

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