Le changement et la continuité

Grand amateur de formules creuses, l’ex-président français Valéry Giscard d’Estaing avait jadis lancé sa campagne autour d’un thème pour le moins paradoxal : « Le changement dans la continuité ». Bien qu’il fût raillé de toutes parts par les humoristes de l’époque, je me demande si, aujourd’hui, cette devise ne qualifierait pas, avec une certaine sagesse, l’axe et la marge de manoeuvre du nouveau gouvernement de Philippe Couillard.

 

Un « tout nouveau » gouvernement libéral est désormais au pouvoir. Sur le papier, il n’est pas sans intérêt, et les compétences de certains « nouveaux » ministres sont évidentes. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Et bien entendu, c’est à l’usage que l’on saura si le terme nouveau est aussi approprié que convenu.

 

Car si ce gouvernement est bel et bien tout neuf, il devra à la longue démontrer qu’il sait concevoir et faire de la politique autrement. Affirmer sa nouveauté dans sa façon de gérer, diriger, guider et rassembler le Québec. Cela constituera de facto le premier grand défi de Philippe Couillard. Rompre et innover. En politique, c’est quasiment impossible.

 

Déjà, et sans ménagement parfois — la chance et les coureurs ne faisant plus guère bon ménage de nos jours —, moult analystes se sont livrés à la critique de la composition de ce premier cabinet ministériel. Pas assez de femmes, trop de place à l’économie, trop de médecins, trop d’anciens, etc. Il appert nettement que si l’on salue en partie la clairvoyance du premier ministre devant les défis à relever, on se montre bien sceptique sur ses réelles chances de succès. Il me semble personnellement qu’il est bien tôt pour procéder à de tels commentaires.

 

Disons que la marge de manoeuvre dont dispose ce gouvernement est effectivement bien mince en fonction des réformes à entreprendre afin de remettre le Québec sur les rails de la croissance économique et de l’harmonie sociale. Et espérons que le prix à payer collectivement et individuellement ne sera pas trop élevé. Le premier ministre et son équipe disposent désormais d’un mois pour produire un premier budget significatif, et de quatre ans et demi pour faire leurs preuves.

 

Homme intelligent, plutôt réservé, au physique rassurant, Philippe Couillard a sans doute déjà compris tout le sens de sa future et délicate mission. Fort d’une victoire nette, il a su, le temps d’une campagne électorale tumultueuse, imposer une image, un changement de style et de ton tout à fait probants. Et, à l’évidence, tout à fait payants.

 

Le mandat clair qu’il a reçu des électeurs le porte donc légitimement à rompre avec la précédente gouvernance péquiste. Ce qu’il fera facilement. Il lui sera en revanche beaucoup plus ardu d’opérer une rupture semblable avec les us et coutumes des derniers gouvernements de son propre parti. Le naturel, comme on sait, a toujours tendance à revenir au galop. À ce chapitre, la bataille est loin d’être gagnée. Des images délétères sont encore particulièrement tenaces, à la suite d’allégations récentes entourant les moeurs politiques et supputant des pratiques pour le moins douteuses. Une histoire à suivre.

 

La vraie rupture consistera, on le comprend, à se démarquer le plus possible de l’empreinte laissée par l’ère Jean Charest. Trouver et imposer son style personnel, marquer sa politique et l’équipe, changer la tonalité des débats à l’Assemblée, aller beaucoup plus loin que l’image projetée par la campagne. Il est plus aisé de promettre que de tenir. Surtout dans la situation actuelle.

 

Le parti et le gouvernement que Philippe Couillard dirige aujourd’hui peuvent-ils alors se montrer aussi rassurants que l’homme ? Certaines nominations donnent déjà des indications plus nettes sur les futures politiques de sa nouvelle équipe. La santé, la culture et la langue, la laïcité inclusive, l’environnement, la métropole, seront de la partie certes, mais c’est surtout la présence forte d’économistes — de tradition libérale — qui porte à penser que le premier ministre cherchera à repositionner son parti, un parti héritier des philosophies de Jean Lesage, de Robert Bourassa ou de Claude Ryan. Des racines d’un libéralisme politique « à la québécoise » qui me paraissent encore bien vivantes aujourd’hui.

 

Est-ce de cette continuité-là qu’il s’agit ? Ce serait tout un changement.


Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, expert en stratégie de l’image.

3 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 27 avril 2014 21 h 53

    Ensemble

    "Ensemble, on s'occupe des vraies affaires".
    Voilà, c'est fait!

  • Ernest Boudreau - Abonné 28 avril 2014 12 h 37

    L'héritier

    M. Couillard l'héritier des philosophies de Jean Lesage, "Maître chez-nous; "de Robert Bourassa, "Aujourd'hui et désormais le Québec est et sera toujours libre de choisir son destin" et de Claude Ryan, auteur du "Livre Beige proposant de rediviser le Canada en quatre régions"...Très intéressant en effet! M. Couillard n'est certainement pas revenu en politique simplement pour nous parler d'ÉCONOMIE...Quel grand défi anime cet homme?

  • André Rocque - Abonné 29 avril 2014 11 h 14

    Désirer le pouvoir

    Qui dit qu'il a une vision pour Québec? L'on peut désirer le pouvoir pour le plaisir de l'avoir et de l'exercer.