Israël-Palestine, fin du processus

Lorsque, le 29 juillet 2013, le nouveau secrétaire d’État américain, John Kerry, annonçait solennellement le lancement d’une millionième « série de négociations » entre Israéliens et Palestiniens, avec une date butoir rapprochée (neuf mois plus tard, soit le 29 avril 2014 — très précisément, demain mardi) et un objectif ambitieux (entente finale et « accord-cadre » sur tous les points en litige, traité de paix à la clé), le plus drôle c’est que le monsieur semblait y croire.

 

Avec l’arrière-pensée évidente de décrocher le prix Nobel de la paix, John Kerry s’était lancé tête baissée dans cette mission impossible dont il voulait faire, dès sa nomination en février 2013, son absolue priorité. Une dizaine de voyages au Moyen-Orient plus tard, il doit aujourd’hui se rendre à l’évidence, et enterrer — comme plusieurs autres avant lui — ses rêves de gloire et de magie diplomatiques.

 

Le coup de mort a été donné, jeudi dernier, lors de l’annonce, par l’éternel président Mahmoud Abbas (dont l’unique élection à la tête de l’Autorité palestinienne remonte à 2005 !), de la « réconciliation » entre les frères ennemis palestiniens, le Fatah de M. Abbas, qui a son siège en Cisjordanie, et le Hamas, qui contrôle — si l’on peut dire — la bande de Gaza, elle-même totalement enclavée par Israël et l’Égypte.

 

Alors que les derniers semblants de pourparlers viraient à la farce, et qu’on en était rendu à se chicaner sur la liste d’une poignée de prisonniers palestiniens à libérer ou non (sur les 4500 que détient l’État d’Israël), comme condition d’un maintien dudit « processus de paix », le vieil Abbas, spécialiste des gestes d’éclat à la portée douteuse, a décidé de changer de stratégie. Tournant le dos à son supposé partenaire israélien, il tente maintenant de rétablir, selon ses mots, « l’unité du peuple palestinien ».

 

D’où cette annonce surprise d’un gouvernement provisoire conjoint soutenu par le Hamas et le Fatah, avec des élections dans les six mois, huit ans après celles qu’avait gagnées le Hamas en 2006, au grand dam d’une communauté internationale contrariée et hypocrite qui n’avait pas accepté que le mauvais lapin (le Hamas) soit sorti de l’urne démocratique.

 

Malgré le caractère noble et essentiel de l’objectif — réunifier un peuple meurtri, occupé et divisé —, rien ne garantit que cette fois pourrait être la bonne. Entre le collaborateur bonasse des Occidentaux et d’Israël, mais qui se rebiffe périodiquement (Abbas), et le front du refus dogmatique (le Hamas), la distance idéologique reste énorme.


***
 

Nouveau signe de la perte de vitalité, d’influence et de vision de la diplomatie américaine : la volte-face d’Abbas a semblé vraiment prendre par surprise le Département d’État et la Maison-Blanche, qui se sont déclarés « déçus », Barack Obama parlant d’un « geste inutile ».

 

Pourtant, la date butoir du 29 avril approchait à grands pas et il était devenu clair que le vaniteux pari de John Kerry ne pourrait jamais être tenu. Et puis, ce n’est pas la première fois que Mahmoud Abbas tente une réconciliation avec les frères ennemis islamistes, qui ont conquis Gaza par la force en juin 2007 : il avait déjà, par deux fois, faussement annoncé un tel rapprochement, en 2011 et 2012…

 

Dans le même registre des actions d’éclat d’Abbas — et d’une tentative de sortir d’un « processus de paix » devenu zombie —, il y a eu ce geste d’intégrer certains organismes de l’ONU. Réussite essentiellement symbolique (les Palestiniens à l’UNESCO ; la Palestine « État observateur non-membre » des Nations unies). Puis plus récemment, il a sorti la menace d’une dissolution de l’Autorité palestinienne… qui aurait pour effet de renvoyer brutalement Israël à sa réalité de puissance occupante.


***
 

Dans toutes ces convulsions, dans cette agonie d’un « processus » usé à la corde, mais qui n’en finit plus de mourir, il y a aussi le déclin de la diplomatie et de l’influence occidentales, visible ici comme ailleurs (Ukraine, Irak, Afrique).

 

Dans cette affaire israélo-palestinienne, il y a longtemps que les Européens ont été mis hors-jeu par les Américains. Mais aujourd’hui, c’est peut-être au tour des Yankees de se discréditer et de voir leur influence se dissoudre dans la région, notamment du fait de la mortelle contradiction entre l’alliance indestructible USA-Israël d’une part… et la prétention, d’autre part, de Washington à jouer les arbitres malgré tout.

 

On chuchote que, dans le rapprochement intra-palestinien, la diplomatie du Golfe a été très active. Peut-être faudra-t-il regarder de plus en plus de ce côté pour prévoir les prochains coups ?


François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada.

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14 commentaires
  • Rafik Boualam - Inscrit 28 avril 2014 08 h 21

    À la fin de la journée

    Quand on aura fait le tour de tous les simulacres, poudres aux yeux, manipulations, mensonges ehontés, spectacles pour épater la galerie, on reviendra au point de départ, à l'injustice originelle, celle que l'on a toujours voulu occulter, la violation des droits des palestiniens, le vol de leur terre, l'assassinat et l'emprisonnement de leurs citoyens (même les mineurs y passent), on se réveillera un matin avec l'obligation de prendre une décision que l'on aura du prendre il y a des decennies, celles d'appliquer le droit international.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 avril 2014 10 h 14

      "... d'appliquer le droit internationl", aussi, à l'OLP-Hamas ?

      Pourquoi pas ! - 28 avril 2014 -

  • Zohra Joli - Inscrit 28 avril 2014 08 h 23

    De temps en temps, disons les choses telles quelles

    J'aime ça quand un journaliste nord américain appelle un chat "chat"

    Merci pour l'article ( avec lequel je ne suis pas entièrement d'accord ) mais surtout pour cette phrase

    "huit ans après celles qu’avait gagnées le Hamas en 2006, au grand dam d’une communauté internationale contrariée et hypocrite qui n’avait pas accepté que le mauvais lapin (le Hamas) soit sorti de l’urne démocratique."

  • Nicole Bernier - Inscrite 28 avril 2014 08 h 47

    Ce paragraphe traduit une position idéologique qui ne prend pas en compte le processus lui-même, lequel au départ a été encadré par une série d'obligation de chacune des parties:
    "Alors que les derniers semblants de pourparlers viraient à la farce, et qu’on en était rendu à se chicaner sur la liste d’une poignée de prisonniers palestiniens à libérer ou non (sur les 4500 que détient l’État d’Israël), comme condition d’un maintien dudit « processus de paix », le vieil Abbas, spécialiste des gestes d’éclat à la portée douteuse, a décidé de changer de stratégie. Tournant le dos à son supposé partenaire israélien, il tente maintenant de rétablir, selon ses mots, « l’unité du peuple palestinien »."

    Ce paragraphe est une critique contre le leadership du leader du Fatah qui déforme la réalité pour discréditer un individu:" le vieil Abbas, spécialiste des gestes d’éclat à la portée douteuse"

    Kerry avait exigé de l'équipe de négociation des Palestiniens qu'il ne fasse aucune démarche au niveau de la communauté internationale face à leur nouveau statut... en échange Israël avait promis de libérer un certain nombre de prisonniers.

    Quand on fait une analyse "objective" du processus, on doit informer les lecteurs sur la liste des conditions de chacun, au départ du processus (entente avec Kerry), les dates du déroulement et le moment où les transgressions à l'entente cadre ont été effectuées.

    D'autre part de dire que Abbas a sorti du chapeau une "stratégie douteuse", il faudrait aussi faire une critique virulente d'Israël qui a utilisé et utilise toujours cette même vieille stratégie de coalisation avec les groupes du centre et les groupes d'extrême-droites ou d'extrême-gauches (dépendamment des époques)

    D’ailleurs, ce matin, aux nouvelles, circule ce que Kerry aurait dit face à la situation actuelle : si les deux États ne sont pas constitués, Israël va construire un état d’Apartheid.

    • Pierre Brosseau - Abonné 28 avril 2014 20 h 20

      Mme Bernier,
      le président Abbas a beau sortir un lapin de son chapeau une fois par année, les Israéliens annoncent à chaque mois ou à chaque moment crucial des «négociations» des centaines de nouvelles implantations de colons en territoire occupé. Ces annonces sont même faites la veille ou le jour même de l'arrivée en Israël du vice-président des États-Unis Joe Biden ou de son secrétaire l'État John Kerry.
      Alors, qui sort le mieux des lapins de son chapeau ? L'Autorité palestinenne ou le gouvernement israélien ?

      Pierre Brosseau, abonné

    • Nicole Bernier - Inscrite 29 avril 2014 00 h 02

      Je trouve que le ton de votre texte et commentaire illustre un manque de respect de la vie humaine et des souffrances des peuples qui doivent subir la répression... et les conséquences de leaders qui ne parviennent pas à développer des stratégies pacifiques. Israël étant un des régimes, soutenu par l'Occident, des plus violents

      J'écoute régulièrement les analyses d'Aljazeera et le qualibre des débats et des enjeux, qu'ils soient palestiniens ou israéliens, entrent en contradiction avec la légèreté de votre propos...

      Les lapins, pour moi, c'est pour le spectacle de magie et pour les enfants dans le temps de Paques

  • Colette Pagé - Inscrite 28 avril 2014 09 h 29

    Si les États-Unis coupaient les vivres à Israël l'espoir de paix pourrait poindre à l'horizon !

    Comment faire oublier tant d'injustices envers le peuple Palestinien et faire oublier tant de sentiments de vengeance en regard de la spoliation des terres et des assassinats à répétition découlant d'une armée dotée de l'armement nucléaire et doté des derniers gadgets militaires alors que du côté palestinien encore des camps toujours des camps et la pauvreté et la révolte et le chômage.

    Pendant ce temps, les États Unis fidèle allié d'Israël refuse de couper son aide financière. Une décision qui obligerait Israël à se mettre à table et à négocier sérieusement. Mais le lobby Israël à Washington étant ce qu'il est, il est raisonnable de penser que demain n'est pas la veille.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 avril 2014 10 h 29

      Si, de votre avis honorable, les USA allaient couper vivres à Israël, Israël continuera de vivre et s'assumer, et ce, sans aucun problème d'identité et de démocratie libres et volontaires !

      Bref ! - 28 avril 2014 -

  • Gilbert Talbot - Abonné 28 avril 2014 09 h 50

    Israël ne voulait rien savoir de ces négociations de paix!

    Votre texte est ambigüe monsieur Grousseau en ce qu'il met en doute d'un côté le désir d'Israël de vouloir la paix avec les Palestiniens et de l'autre côté vous doutez de la justesse de la décision de Mamoud Abbas de se réconcilier avec le Hamas. Ce choix-là me semble très correct dans les circonstances: unir le peuple pour faire reconnaître l'État palestinien me semble en effet le pas préalable à faire. Recevoir la reconnaissance de l'ONU est l'autre pas tout aussi nécessaire.Ne plus se fier sur les États-Unis pour faire avancer les négociations de paix est tout aussi juste, puisqu'ici les USA sont à la fois juge et partie, par leur appui constant à Israël. En fait il n'y a que le vaniteux Kerry qui en sort perdant: il n'aura pas son nobel de la paix. Et si les monarchies du golfe sont derrière ce rapprochement ce n'est que tant mieux. Peut-être que l'unité arabe pourra réussir là où les USA ont échoué lamentablement.