Une journée presque parfaite

Photo: Agence France-Presse (photo) Jan-Philipp Strobel

Ton éléphant… une tranche à la fois, qu’il disait. La façon la plus digeste d’envisager l’avenir, c’est de s’éteindre chaque jour avec le sommeil, de reprendre à jeun avec l’aurore naissante. Et ainsi de suite, en fredonnant Un jour à la fois, la prière des AA. Carpe diem, celle d’Horace ; cueillir le jour présent.

 

Il n’y a qu’à observer les enfants pour apprendre à le faire. Eux savent très bien communier avec la journée. Cette unité de temps parfaite, d’une humilité à hauteur d’homme, est plus facile à réussir qu’une vie, une année. Tout ça tient à un équilibre subtil entre le « faire », le « défaire », le « refaire » et le « ne rien faire ».

 

Dans une journée quasi parfaite, j’aurais le temps d’écouter les outardes revenir ; de me rendormir après m’être réveillée trop tôt ; d’écrire quelque chose dont je suis satisfaite ; de murmurer « Je t’aime » ; de lire une page qui me touche ; d’arroser une plante en lui parlant ; d’enlacer mon pin préféré (en m’assurant que personne ne regarde) ; de relancer une amie pour jaser ; de marcher sans penser que je marche ; de méditer sans penser tout court ; de me réfugier avec mon B dans sa cabane de draps et de Duck Tape pour regarder de vieilles photos ; de raturer ma liste du jour jusqu’à la fin ; de cuisiner un plat divin ; de rendre service à quelqu’un ; de faire une courte sieste ; de rire des calembours foireux de mon homme ; de faire le ménage du printemps ; d’avoir un aparté lubrique ; de penser à la mort pour donner un sens plus précieux à la vie.

 

C’est un joli programme qui n’arrive pas souvent, mais qui enjoint à savourer chaque instant. On pourrait même, en poussant sa chance, parler de sérénité. Mais j’exagère un brin, ça m’arrive.

 

C’est comme un jour

 

« Si l’on considère la matinée comme une enfance pleine de joie, de découvertes et d’apprentissages, l’après-midi comme une plage d’activités sérieuses et productives, le soir comme une méditation sur notre mortalité et une préparation au sommeil, la vie tout entière ne nous effraie plus. Nous cessons de remplir nos jours de tâches inutiles pour combler notre peur de vieillir », ai-je lu dans un vieux dossier du magazine Philosophie qui résume ainsi la pensée de Sénèque sur la journée parfaite.

 

À la question « Qu’est-ce qu’une journée réussie ? », on y apprend aussi que Jean-Jacques Rousseau avait vendu sa montre tout en critiquant les servitudes qu’impliquaient les progrès techniques du XVIIIe siècle. L’auteur de Rêveries du promeneur solitaire souffrirait beaucoup au temps présent.

 

La tyrannie des horaires n’est pas indifférenciée du capitalisme efficace et essoufflant, nous condamnant à morceler nos journées pour les rendre les plus productives possible, même en vacances. Tous ceux qui dérogent au programme sont qualifiés d’excentriques et de perdants, de vieux ou de malades.

 

C’est la grande bataille de chacun, consciemment ou non : conserver un rythme naturel alors que ce sont des ordis qui nous imposent leur cadence. Nos journées ressemblent à un vaste fourre-tout dans lequel nous tentons d’en engranger un maximum. Tcheck, tcheck, tcheck.

 

Comme le souligne Jean-Louis Servan-Schreiber dans son essai Trop vite ! : « Or le temps disponible reste forcément immuable : vingt-quatre heures par jour. Le temps devient donc et restera toujours la denrée la plus rare, et tous nos efforts, astuces et technologies ne visent qu’à y faire tenir un nombre croissant d’actes, produits ou jouissances. Il ne s’agit donc pas seulement d’apprendre à faire plus vite, mais plus court. »

 

J’adhère de tout coeur à la théorie de procrastination organisée, évoquée et expliquée par le philosophe John Perry dans un petit best-seller qui vient d’être réédité en livre de poche, La procrastination. Cet essai nous convie à remettre au lendemain, mais avec ordre et méthode. John Perry raconte que, pour avoir l’impression de ne pas trop glander et d’accomplir vraiment quelque chose, il établit une liste précise de ses activités : « Éteindre le réveil. Ne pas activer le rappel d’alarme. Se lever. Aller se laver. Ne pas se recoucher. Descendre les escaliers. Faire le café. »

 

Ainsi, avant même d’avoir avalé son premier café, il se sent d’une efficacité redoutable car il a pu rayer six éléments de sa liste.

 

L’autre atout, c’est qu’en laissant une tâche suffisamment longtemps sur la liste, il arrive qu’elle disparaisse d’elle-même. Je fais parfois exprès pour lire mon journal en retard, sachant que certaines nouvelles n’ont plus besoin d’être lues puisque l’actualité s’est chargée de les rendre désuètes.

 

« Procrastiner, c’est remettre au lendemain ce qu’on devrait faire le jour même. La procrastination structurée est l’art de mettre à profit cette faiblesse de caractère », écrit Perry.

 

Bref, ce sera bref

 

Apprendre à vivre relève d’un art qui semble nous conduire tout droit vers l’apprentissage de la mort. Et chaque jour nous est offert comme une façon idéale de réapprendre. Les échecs d’hier enterrés, tout peut recommencer.

 

Dans son dernier récit, Recommencements, la poétesse Hélène Dorion raconte l’expérience douloureuse et initiatique faisant d’elle l’accompagnante de sa mère au seuil de la mort. « Dans cette chambre où une lame venait de déferler, j’ai compris que réussir sa vie est intimement lié à réussir sa mort. […] La mort ne laisse rien d’autre sur son chemin que l’amour, la grâce et la gratitude. Elle éclaire les instants où quelque chose de bon ou de vrai s’est passé dans notre vie. Le reste, tout le reste, elle l’engloutit sauvagement. »

 

La mort, ce n’est qu’un autre jour à vivre pleinement, auquel tous les autres jours nous préparent. Et là aussi, certains arrivent à procrastiner avec plus de talent que d’autres.


•••
 

Feuilleté le dernier livre du psychiatre français Christophe André Et n’oublie pas d’être heureux. Pour tout dire, je n’en peux plus de voir le nom de ce spécialiste en psychologie positive sur la couverture de tous les livres que je reçois, soit comme préfacier, soit comme auteur. Mais celui-ci est un abécédaire intéressant dans lequel on peut cueillir une idée, une phrase au hasard des entrées. Tiens, j’en ai même trouvé une à « Persil, entraide et crottes de nez », ou à « L’étrange monsieur qui ne faisait rien du tout » ou encore à « Coloscopie et règle pic-fin ». Anecdotes personnelles, observations scientifiques ou cliniques, le buffet est copieux et parfait pour glaner et en faire son bonheur du jour.

 

Lu L’odeur du café de Dany Laferrière (illustré par Francesc Rovira) avec mon B. J’ai aimé plus que lui, à qui ce livre est pourtant destiné. Mais je ne désespère pas, à petites doses, je le lui servirai. J’y ai retrouvé Da et son café, Dany et son Petit-Goâve. Haïti et ses odeurs, fumier, lait caillé, sang de cochon, moiteur de l’air et pluie abondante, tout ça qui remonte. Dany y décrit le quotidien, les détails du jour sous l’angle tropical d’un exotisme qui fascine. Un jour, peut-être que mon B ira en Haïti grâce à ce livre.


JOBLOG

Vous percolez grave

J’en suis à ma seconde percolation chimique (elles durent deux jours) au moment où vous lisez ces lignes. Je voulais vous remercier pour l’avalanche de messages qui me sont parvenus depuis deux semaines. Cette déferlante d’affection m’a fait chaud au cœur et je n’ai pu répondre individuellement aux centaines de missives envoyées via Twitter, Facebook ou mon adresse courriel. Ce n’est pas l’envie qui manquait. Certains ont allumé des lampions, d’autres sont allés cueillir de l’eau de Pâques à mon intention, peu importe. L’essentiel était formulé sous forme d’oraison jaculatoire.

« Comment expliquer que l’on espère, attend, que l’on s’ennuie et l’on se fait du souci pour une personne dont on connaît la plume et l’âme, mais à qui l’on n’a jamais touché la main ? On ne dit pas. On n’explique pas. Voilà. »

Si la pensée à distance peut soulager — et la prière ne fait pas autrement —, je suis déjà ressuscitée. Des lecteurs ont cru que je m’absentais jusqu’en novembre ; ce n’est pas le cas. Une tranche à la fois… Merci de participer si activement à cette guérison.

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11 commentaires
  • André Fortin - Inscrit 25 avril 2014 06 h 21

    Merci Josée de continuer à écrire et de nous donner le plaisir de vous lire malgré la maladie et les traitements.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 25 avril 2014 06 h 52

    Je me suis accordée le plaisir de vous lire!

    Merci pour ce texte qui porte à réflexion et nous rappelle de revenir à l'essentiel.

  • Ghislaine Audette - Inscrite 25 avril 2014 06 h 55

    Mme Blanchette

    La vie peut-etre difficile parfois, on a des travers, des epreuves....mais elle est si belle toutes mes pensees positive vous accompagne....

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 25 avril 2014 06 h 59

    Et encore

    Chez les bouddhistes du maître Thich Nhat Hanh nous nous disons: "Me réveillant ce
    matin,je souris;j'ai vingt-quatre heures toutes nouvelles.Je fais le voeu de les vivre
    pleinement et de regarder le monde avec les yeux de l'Amour et de la Compassion."

  • Chantal Boucher - Abonné 25 avril 2014 08 h 39

    Merci....

    Je n'ai pas d'autres mots pour exprimer la gratitude que je ressens. Tu prends le temps, ce temps si précieux, pour nous parler, raconter, et nous faire réfléchir. Ce temps que tu prends à vivre le moment présent, je le prends aussi pour prier pour toi. Prends soin.