Tout ce que j’aime

Défense de stationner. Défense de stationner. Défense de stationner. Défense de stationner.

 

Des travaux sur la façade du Musée de la civilisation privent la rue Saint-Pierre de la plupart de ses rares places de stationnement. Un chapelet de panneaux orange m’interdisent d’amarrer là. Je trouve une place sur Saint-Paul, mais vraiment loin, alors je cherche encore. J’aboutis sur l’immense tarmac qui fait face au fleuve, et me coûtera le double d’un parcomètre. Venir en bus ? Dans le Vieux-Port de Québec ? De Limoilou, ç’aurait été moins long à pied. Et puis, j’étais un peu pressé. Et mercredi, il faisait encore froid pour le vélo.

 

— Tu vois, m’explique Jérôme Leclerc quand j’arrive enfin chez lui, c’est un peu pour ça que je ferme. Mes clients font le tour une fois, deux fois, ne trouvent pas où se garer, puis ils s’en vont. Avant, ce n’était pas si grave. Il y avait des bureaux autour, des banques, des notaires, des employés qui venaient bouquiner sur l’heure du midi. Il y avait des résidants, aussi. Maintenant, il n’y a plus que des hôtels et des touristes.

 

Après 35 ans d’existence, la Librairie du Nouveau Monde ferme ses portes. C’est la seconde à s’éteindre en quelques mois à Québec. Une proximité dans le temps qui explique probablement que je sois le seul à avoir répondu au communiqué de Jérôme.

 

Mais bon. Moi aussi j’ai écrit là-dessus quand la Librairie générale française a fermé. Est-ce que j’aurais récidivé si, autrefois, je n’avais pas un peu fréquenté le bonhomme et son commerce ? Probablement pas.

 

Je ne venais plus très souvent chez Jérôme, remarquez. Faut dire que les dernières fois où je m’y suis aventuré, on sentait juste à regarder les étalages que l’envie n’y était plus.

 

« C’est pour ça que j’arrête. Parce que les affaires vont mal, c’est sûr. J’ai vendu l’immeuble en partie pour éponger les dettes de la libraire. Mais c’est aussi parce que j’ai perdu le goût. Si je l’avais encore, j’aurais cherché des solutions. Mais mon métier n’existe plus, alors à quoi bon ? »

 

Et nous voilà en train de faire non pas le procès du temps présent, seulement l’inventaire de tout ce qu’il a avalé.

 

« Je ne suis pas amer », dit-il. Il a plutôt l’air soulagé. Son deuil déjà consommé. La relation qu’il avait avec sa clientèle n’existe plus depuis que cette dernière compte sur l’algorithme d’Amazon pour lui dire : « les gens qui ont acheté ce livre ont aussi acheté… ». Depuis, aussi, que nous n’avons plus le temps d’aller discuter avec le libraire, de partager nos amours de lecture, nos goûts.

 

Depuis, enfin, que l’idée de la culture s’est fondue dans une obligation de divertissement, un besoin impérieux d’émotions instantanées, de bombardements d’amour, de haine, de stress, d’action.

 

La demi-teinte, la psychologie, les trames narratives impressionnistes, les histoires brumeuses, jusqu’au flou, tout cela réclame un goût de l’effort dont j’ignore s’il se raréfie, mais dont on peut avancer sans trop se tromper qu’il n’est pas en plein essor.

 

Enfin, je ne sais plus trop. Et puis je n’ai pas envie de faire le procès de l’époque. Jérôme non plus.

 

La seule chose certaine, c’est que dans moins de dix jours cette librairie sera fermée. Petite ellipse. Pendant que j’écris ceci, ma blonde me tend le journal : la bouquinerie de l’avenue Cartier ferme. Une autre. J’apprendrai quelques minutes plus tard dans le New Yorker que Rizzoli, une des dernières grandes institutions du livre, disparaît aussi. Comme si tout conspirait pour que je cède à la nostalgie.

 

Retour dans le Vieux-Port de Québec. Au fond de la grande et magnifique salle qui accueille le commerce, nous sommes assis, écrasés entre des cartons et un rayon de livres où me dévisage le portrait d’Olivar Asselin depuis la couverture de sa biographie, adossée au rayon. Jérôme me parle du type qui s’occupe de l’entretien de sa fournaise. Un jour, il y a longtemps, il a confié au libraire que sa fille avait du mal à l’école et ne s’y plaisait pas. Jérôme lui avait fait une sélection de bouquins qui font aimer la lecture. C’est ce que font les passeurs : ils transmettent l’envie. « C’est triste que vous fermiez, lui a dit le réparateur la semaine dernière… Et fallait que je vous dise merci. Ma fille vient de terminer son cours universitaire. En enseignement. »

 

Nous nous sommes dit adieu. Je suis parti, et le lendemain Gabriel García Márquez est mort.

 

Vous ai-je dit que j’aurai 40 ans cette année ? Ce n’est pas vieux. Pas comme García Márquez, parti rejoindre ses amis les fantômes à 87 ans. Mais ce l’est assez pour comprendre que vieillir, c’est beaucoup regarder disparaître un à un les morceaux de tout ce que j’aime.

7 commentaires
  • Carmen Robertson - Abonnée 19 avril 2014 08 h 28

    convergence

    Décidément...

  • Linda Dauphinais - Inscrit 19 avril 2014 09 h 12

    Lecture enrichissante

    à tous points de vue... Merci M. Desjardins, de partager avec nous, vos états d'âme qui me vont droit au coeur et m'encouragent sur la beauté du monde qui existe encore, malgré tout...

  • Gaston Bouchard - Abonné 19 avril 2014 09 h 52

    Merci

    Merci David pour ce très beau texte.La beauté fait du bien à l'âme.On en a bien besoin...

  • Jacques Morissette - Inscrit 19 avril 2014 10 h 42

    La culture, en effet, à ne pas confondre avec du divertissement.

    Confondre la culture avec le diversissement, en effet, quel bien triste affaire. Peut-être que le contexte demande à ce que nous nous posions certains questions. La vraie culture dont parle Susan Sontag doit-elle être considérée comme du sable dans l'engrenage du système économique actuel, qui prend de plus en plus de place dans chacune de nos vies? J'aimerais bien sortir de la piste de course de ce système injuste, très vite des facteurs indépendants de ma volonté cherchent à me remettre dans la course qui empiète sur la qualité de ma vie.

  • Jean Richard - Abonné 19 avril 2014 11 h 09

    Pourtant...

    « Tu vois, m’explique Jérôme Leclerc quand j’arrive enfin chez lui, c’est un peu pour ça que je ferme. Mes clients font le tour une fois, deux fois, ne trouvent pas où se garer, puis ils s’en vont. »

    Ces histoires de commerces qui ferment parce qu'on ne transforme pas toute la ville autour en un immense stationnement, elles ne tiennent pas la route. Et comme pour en ajouter au pouvoir de l'automobile, il y a ces transports en commun inexistants... Certes, les TEC à Québec ne font pas la gloire de cette ville, mais pour aller vers le vieux port à partir de Saint-Roch, le temps d'attente d'un autobus (deux lignes) ne dépasse pas les 10 minutes. Ce n'est pas la fin du monde... Surtout qu'on peut afficher l'horaire sur son téléphone mobile...

    Les librairies du Vieux-Québec ont fermé parce que le Vieux-Québec n'est plus peuplé par des clients potentiels, mais habité par des gens d'ailleurs et des touristes qui préfèrent les bibelots aux livres.

    Faut-il rappeler qu'il n'y a pas que les librairies qui quittent ce centre-ville qui n'en est plus un. Les cinémas l'ont fait avant elles. Il ne reste plus que la minuscule salle du Cartier. L'époque de l'Empire, du Capitol, du Cinéma de Paris, de l'Odéon, du Cartier plus grand format n'est plus qu'un souvenir. Vous pouvez tout faucher pour y construire des stationnements, les défunts ne reviendront pas.