L’injonction multiculturelle

Si l’on met de côté la chanson, le théâtre est probablement la discipline dans laquelle les Québécois se sont le plus illustrés à l’étranger. De Michel Tremblay à Wajdi Mouawad, nos productions théâtrales ont toujours compté parmi les plus dignes représentants d’un art dans lequel des auteurs comme Daniel Danis ou des metteurs en scène comme Robert Lepage et Denis Marleau ont fondé une tradition d’excellence. C’est donc avec empressement que je me suis rendu, le mois dernier, au petit théâtre du Tarmac, à deux pas de chez moi, écouter celui qui était l’invité officiel du Québec en cette Journée internationale de la francophonie. La pièce de Mani Soleymanlou, intitulée Un, était présentée comme un monologue sur l’identité, celle d’un immigrant iranien d’abord débarqué à Toronto pour se retrouver finalement au Québec.

 

Il y avait là de nombreux amis du Québec, des producteurs artistiques mais aussi des représentants d’ambassades. C’est peu dire que la plupart sont ressortis gênés devant une pièce qui ressemblait plus à un numéro de stand-up comique ou à une production d’école secondaire qu’à une oeuvre théâtrale digne de représenter le Québec à l’étranger. Rarement aura-t-on entendu autant de clichés formulés dans une écriture aussi banale sur le thème éculé de la crise d’identité d’un adolescent mal dégrossi qui se demande pendant 65 minutes s’il est iranien, canadien, québécois ou rien du tout. Le tout interprété par un comédien pourtant talentueux. Les adolescents qui composaient la moitié de la salle s’esclaffaient à chaque gros mot alors que les adultes demeuraient interdits devant tant d’insignifiance.

 

Comment une production aussi indigente a-t-elle pu traverser l’océan pour se retrouver sur une scène française et représenter le Québec ? Je vous le donne en mille. Dans toute la revue de presse qui porte sur Mani Soleymanlou, il n’est jamais question de la qualité de son verbe, du rythme de sa prose, de la précision de sa réflexion, de l’intelligence de son jeu. Et pour cause. On ne parle que de l’histoire sympathique d’un gentil immigrant qui arrive au Canada et qui s’installe au Québec. Comme si cette seule qualité suffisait à donner du génie et à faire une oeuvre. Un peu comme, à une autre époque, le moindre joueur de cuillères était présumé avoir du talent. Le plus triste dans cette injonction multiculturelle, c’est que si Soleymanlou a vraiment du talent, notre complaisance ne l’incitera jamais à le développer et à construire une oeuvre digne de ce nom.

 

Le multiculturalisme est probablement ce qui se rapproche le plus au Canada d’une religion profane. Maintenant que notre débat sur la laïcité est ajourné, on apprenait que le Canada allait autoriser le port du kirpan dans ses ambassades. Certains y verront le triomphe d’une laïcité « ouverte ». Mais peut-être devraient-ils s’attarder au libellé de la décision.

 

En effet, le Canada ne se contente pas d’autoriser les sikhs orthodoxes à porter le kirpan dans ses ambassades à condition qu’il soit placé dans un fourreau fixé à une ceinture portée sous les vêtements. Afin d’éviter que n’importe quel amateur d’armes blanches frappe à la porte en se revendiquant sikh, il a bien fallu fixer des limites. Le règlement précise donc que celui qui porte le kirpan doit être animé par une « croyance religieuse sincère ». Et le Canada de définir ce qu’est un croyant « sincère ». Selon la définition canadienne, le sikh « sincère » est celui qui porte aussi un bracelet de fer, un turban, un peigne à cheveux et un caleçon spécifique. Qu’on se le dise, les amateurs de slips, de boxers et de strings ne franchiront pas le seuil des ambassades canadiennes avec leur kirpan.

 

Voilà donc un pays prétendument moderne, démocratique et évolué qui s’autorise, par la voix de son ministre d’État au Multiculturalisme, à définir qui est un « croyant sincère » et qui ne l’est pas. Nul doute que, demain, Tim Uppal pourrait décider de la même manière qu’un catholique « sincère » doit se confesser avant de communier et qu’un juif « sincère » doit être circoncis. On ne voit guère ce qui l’en empêcherait.

 

Dans l’histoire, ce genre d’autorité appelée à trancher la sincérité d’un croyant porte un nom : cela s’appelle un tribunal d’inquisition ! Et si l’on a bien compris la logique canadienne, devant ce tribunal, le croyant est présumé coupable puisque c’est à lui de prouver qu’il porte le bon caleçon.

 

Si cette décision avait été rendue publique pendant le débat québécois sur la laïcité, elle aurait clarifié beaucoup de choses. Elle aurait notamment montré que l’État ne peut pas être à moitié ou aux trois quarts laïque. Elle aurait rappelé qu’on ne peut pas empiéter sur la laïcité et accorder un privilège à une religion sans aussitôt donner à l’État le droit de s’ingérer dans les croyances personnelles. Il n’y a pas de solution médiane. Ou bien la loi interdisant les armes dans les ambassades s’applique à tous dans l’ignorance des croyances de chacun. Ou bien il faut reconnaître à l’État le pouvoir de distinguer les bons des mauvais croyants. On reparlera ensuite de la liberté de conscience.

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55 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 18 avril 2014 00 h 29

    La logique canadienne multiculturaliste

    Dans la logique canadienne multiculturaliste, une province comme l'Ontario peut subventionner seulement les écoles de confession catholique à 100% même si c'est contraire à toutes les chartes des droits et libertés, incluant celles du Canada et des Nations Unies. Pour les autres religions, ils devront s'en remettre à leurs disciples religieux et amis imaginaires pour les deniers nécessaires.

    Pour un pays qui se dit le symbole du multiculturalisme exemplaire, c'est à y perdre son latin (Contradictio in terminis).

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 08 h 50

      L'Ontario est obligée de financer un réseau scolaire catholique public à cause de ses obligations constitutionnelles, mais il s'agit quand même d'un réseau public. Ces obligations ont été inscrites dans la Constitution suite aux revendications canadiennes-françaises.

      Par contre, contrairement au Québec, l'Ontario ne donne AUCUNE subvention aux écoles privées, y compris aux écoles religieuses privées. À ce chapitre, l'Ontario est bien plus laïque que nous.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 avril 2014 10 h 32

      @ Raymond Labelle

      Tout simplement faux. L'Ontario pourrait revendiquer son droit de véto constitutionnel (clause dérogatoire ou clause nonobstant) pour abroger justement cette loi archaïque qui date des années de la loi constitutionnelle de 1867 comme l'ont fait les autres provinces, notamment le Québec et Terre-Neuve. S'il y aurait une volonté politique, le processus de déconfessionnalisation pourrait être déclenché demain. Que voulez-vous, la femme de l'ancien premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty, était une enseignante dans une école catholique.

      Ce n'est pas un réseau public lorsqu'on célèbre seulement les amis imaginaires de cette religion et que les élèves vont se faire confesser à tous les mois. Ceci, en plus de la présence de curés qui ne viennent que pour entretenir ce mysticisme catholique religieux. Et que dire des élèves catholiques qui découvrent que leur sexualité n'est pas conforme aux dictats de cette église et que les conseils scolaires via leur écoles, prêchent que l'homosexualité est un péché contre nature ?

      Tous les gens qui vivent en Ontario savent cela.

      Et lâchez-nous avec les revendications canadiennes-françaises. Je suis Franco-Ontarien.

    • Gilles Théberge - Abonné 18 avril 2014 12 h 19

      Il n'y a aucune disposition législative précisant que l'Ontario est un État laïque monsieur Labelle.

      On ne peut pas faire dire n'importe quoi à n'importe quoi...

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 18 h 12

      Les écoles séparées catholiques ontariennes sont des écoles publiques catholiques. Oui, elles sont catholiques - donc ce que vous n'aimez pas des écoles catholiques s'y retrouve. Les seules écoles publiques religieuses en Ontario sont catholiques et le sont pour des raisons constitutionnelles.

      "Il n'y a aucune disposition législative précisant que l'Ontario est un État laïque" - c'est vrai et je n'ai jamais dit le contraire. Toutes les écoles publiques non catholiques sont laîques.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 18 h 30

      Il n'est pas possible pour l'Ontario d'éliminer les écoles catholiques publiques par une simple clause nonobstant. Le Québec a pu déconfessionnaliser ses écoles parce qu'il a pu négocier avec le fédéral et la Grand-Bretagne l'adoption par le Parlement de Londres l'adoption de l'article 93A de la Loi constitutionnelle de 1867 (plus connue sous son nom d'origine l'Acte de l'Amérique du Nord britannique). Rien à voir avec la Charte. Ça a été toute une opération. Merci Pauline!

      L'article 93 prévoit l'obligation d'accepter les écoles confessionnelles de la minorité religieuses protestante ou catholique entre autres au Québec et en Ontario. L'article 93A ne libère que le Québec de cette obligation prévue à l’article 93.

      C’est la seule exception au système scolaire laïque ontarien dont la tradition laïque remonte au XIXème siècle. Plus profondément ancrée que la nôtre.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 18 h 38

      M. Dionne, l'obligation de maintenir un réseau public catholique en Ontario (et dans d'autres provinces) prévue dans la loi de 1867 est bel et bien le fruit de revendications canadiennes-françaises de l'époque (à l'époque, tous les francophones du Canada s'identifiaient comme canadiens-français).

      Je ne vois pas pourquoi le fait que vous soyez franco-ontarien m'obligerait à m'autocensurer si je veux mentionner ce fait, quand même pertinent dans le débat.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 18 h 53

      Je dois m'amender. L'article 93(1) de la Loi de 1867 exige que le gouvernement ontarien finance les écoles séparées catholiques. Elles demeurent quand même des écoles séparées du réseau public.

      N'empêche. Les écoles publiques ontariennes sont laïques, et le gouvernement ontarien ne finance comme "écoles séparées" que celles qu'il a l'obligation de financer en vertu de l'article 93(1) de la Loi de 1867, à savoir certaines écoles catholiques.

      Il s'agit de la seule exception au principe de l'école laïque en Ontario depuis le XIXème siècle, et AUCUNE autre école privée, religieuse ou non, ne bénéficie de financement public en Ontario.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 19 h 06

      Comme je ne suis pas franco-ontarien, je demande un peu d'indulgence pour ne pas avoir immédiatement compris ce concept d'"école séparée" catholique, que la province a l'obligation de financer complètement.

      Au Québec, jusqu'à l'entrée en vigueur de l'article 93A de la Loi constitutionnelle de 1867, les écoles publiques étaient confessionnelles.

      Comme, en Ontario les "écoles séparées" sont complètement financées par la province, j'avais l'impression qu'elles étaient publiques.

      Le gouvernement ontarien a également créé un réseau public d’écoles françaises laïques.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 19 h 17

      Pour l'article 93A de la Loi consitutionnelle permettant de laïciser le réseau scolaire québécois, merci à Pauline Marois, qui a initié la démarche menant à son adoption et l'a bien poursuivie. Merci aussi à M. Stéphane Dion, dont la collaboration de bonne foi était essentielle à l'aboutissement de cette démarche.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2014 20 h 45

      Tiré de l'article "Laïcité" sur Wikipédia:
      "Dans la plupart des provinces les écoles privées, souvent confessionnelles, ne sont pas financées par l'État. La situation diffère au Québec, province qui finance les écoles privées accréditées (y compris les écoles catholiques, protestantes, juives ou musulmanes, par exemple) à hauteur de 60%. Hors Québec, il existe des systèmes d'éducation catholique financés par les fonds publics, à côté d'un système d'éducation public et laïc accessible à tous. Par exemple en Ontario, la Constitution prévoit l'existence d'écoles dites «séparées» pour les Franco-Ontariens." L'article devrait plutôt dire "pour les catholiques", bien que dans un certain passé, c'est plus par le réseau des écoles séparées que les Franco-Ontariens ont eu un certain accès à l'école en français, quelquefois accordé à contre coeur, voire refusé, par le gouvernement ontarien.

  • Mario Jodoin - Abonné 18 avril 2014 02 h 35

    N'importe quoi...

    ...pour encore réécrire la même chronique qu'on lit depuis au moins un an.

    Qu'on soit d'accord ou pas, ça devient aussi répétitif qu'un texte de MBC...

    • F. Georges Gilbert - Inscrit 18 avril 2014 09 h 36

      Pourquoi dans ce cas,s'astreindre à un tel excercice répétitif assommant ..il y a pourtant d'autres chroniqueurs, mais qui n'ont pas tous par contre,le talent exceptionnel de Christian Rioux..

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 18 avril 2014 13 h 52

      L'opposition (à oeillères) à la Charte de la laicité montre que M Rioux a raison de continuer à taper sur le clou du multiculturalisme.

  • Sébastien Boisvert - Inscrit 18 avril 2014 02 h 44

    Votre article apporte peu à la réflexion

    Mise à part râler, que nous apporte de plus cet article ce matin?

    Hé oui, nous ne sommes plus en 1940 où tout le monde était soi-disant pareil. Hé oui, le test de la sincérité adopté par les tribunaux présent plusieurs inconvéniants. Hé oui, il serait dont plus facile d'adopter des normes mur à mur.

    Vous savez quoi, M. Rioux, une société vraiment libre et démocratique demande réflexions, sagesse et adaptation.

    Vous n'êtes pas utile ce matin pour aucun de ces trois qualités.

    • François Dugal - Inscrit 18 avril 2014 08 h 08

      Monsieur Boisvert, comprendre le multiculturalisme canadien, qui risque de nous empoisonner la vie, vous intéresse-t-il?
      Êtes-vous un citoyen "sincère"?

    • Yvon Giasson - Abonné 18 avril 2014 09 h 03

      Je ne doute pas, monsieur Boisvert que vous possédiez la deuxième et la troisième qualité parmi les trois que vous mentionnez.
      Toutefois, en tout respect, je me permet de douter que vous ayiez suffisamment de la première.
      Je vous suggère, en tout respect, de relire plusieurs fois le texte de monsieur Rioux et de prendre le temps de réfléchir soigneusement après chaque lecture.
      D'un bout de la lorgnette, jetez un regard et questionnez vous sur les principes qui sous-tendent l'orientation que prend notre pays en matière d'accomodement et, de l'autre, projetez, dans le temps, les conséquences que cette décision pourrait avoir dans l'avenir, compte tenu de la multitude de croyances religieuses que nous avons au Canada.
      Une décision, quelle qu'elle soit, n'est jamais sans conséquence.

    • Pierre Bernier - Abonné 18 avril 2014 09 h 12

      À ce stade, on en est plutôt à celui de la DÉMONSTRATION !

      C'est-à-dire à bien saisir la nature et la portée des tenants et aboutissants.

    • David Boudreau - Inscrit 18 avril 2014 09 h 42

      Adaptation ne signifie pas accepter n'importe quoi au risque de devenir des idiots utiles.

    • André Martin - Inscrit 18 avril 2014 11 h 11

      Vous voyez, monsieur Rioux, je nous plains : votre logique sans faille est sans effet chez les partisans du monde irréel.

      Le « Fantasy Land » persiste à vouloir s’immiscer dans les affaires des hommes. C’est déjà assez pénible de voir une nième mouture de l’arche de Noé inonder nos écrans, et qu’il faille en plus se farcir la compétition aux portes du Parlement.

      Misère…

    • Gilles Théberge - Abonné 18 avril 2014 12 h 21

      Pourquoi ne relisez-vous pas l'article à tête reposée monsieur Boisvert? Le point de vue de monsieur Rioux s'appuie sur une logique imperturbable.

    • Michel Vallée - Inscrit 18 avril 2014 12 h 27

      @Sébastien Boisvert

      <<Votre article apporte peu à la réflexion>>

      Bien au contraire : en allant du particulier au général, M. Rioux rapporte qu'une pièce nulle représentait le Québec à Paris parce que le statut de minorité ethnique de l'auteur suffisait à lui conférer du talent, et qu'en vertu de cet état d'esprit propre à la rectitude, laquelle confère de la noblesse au multiculturalisme, les Sikhs qui souhaitent se trimballer au Canada avec un poignard en bandoulière devront baisser leurs culottes pour faire vérifier la nature de leur caleçon, le cas échéant.

      Ainsi, l’article de M. Rioux donne donc matière à réfléchir sur l’étendu de la bêtise qui, à notre époque, alimente le discours social au Québec et au Canada.

  • Martin Pelletier - Inscrit 18 avril 2014 06 h 36

    Tim Uppal

    Tim Uppal est peu connu au Québec. C'est ce ministre sikh qui porte le turban bleu en Chambre. Mais c'est surtout ce ministre qui a réduit le poids du Québec en Chambre. Dans la nouvelle Chambre des communes, qu'on élira l'an prochain, les électeurs québécois, qui font 25% des électeurs canadiens, n'auront plus droit qu'à 23% des députés.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 avril 2014 09 h 28

      Je regrette, mais 8 155 340 divisé par 35 056 064, ça donne 23%. Et ce n'est pas à cause de M. Uppal, turban ou pas.

    • Martin Pelletier - Inscrit 18 avril 2014 12 h 03

      @auclair
      Vous confondez populations et électeurs. Dans une démocratie ce sont les électeurs qui élisent les gouvernements, pas les populations.


      6,130,307 électeurs québécois
      24,257,592 électeurs canadiens
      Électeurs québécois/électeurs canadiens: 25,3%


      http://www.elections.ca/scripts/ovr2011/defaultf.h

  • Guy Lafond - Abonné 18 avril 2014 07 h 49

    Nouvelle colonisation en Amérique du Nord?


    Par des Sikhs subversifs, au souhait du parti conservateur, et armés de leurs croyances?