Vertigo dans le miroir

Vertigo est dans l’air. Sur nos écrans, simultanément, deux histoires d’amour, de déchirements intérieurs et de miroir font référence au chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock sorti en 1959 et inspiré du roman D’entre les morts de Boileau-Narcejac : The Face of Love, premier long métrage du Canadien Arie Posin, réalisé aux États-Unis avec Annette Bening et Ed Harris, et Une autre vie, du Français Emmanuel Mouret (Changement d’adresse, Un baiser s’il vous plaît), mettant en vedette Joey Starr dans la peau d’un électricien partagé entre son amour pour une pianiste classique (Jasmine Trinca) et sa responsabilité vis-à-vis de sa conjointe possessive (Virginie Ledoyen). Rencontré à Paris en janvier, le sympathique Mouret évoque « une lointaine inspiration dans la musique », ainsi que « cette sorte de suspense différé où, comme souvent chez Hitchcock, les personnages sont taraudés par un sentiment de culpabilité ».

 

Tandis que The Face of Love revisite pesamment et artificiellement le mythe d’Orphée contenu dans Vertigo en faisant résonner les grandes orgues et en inversant les rôles sexuels (une décoratrice de Los Angeles traque le double de son mari décédé et amorce avec lui une liaison amoureuse), Une autre vie dépasse la surface et transcende l’évidence. Mouret a en effet dessiné sur la corniche provençale de To Catch a Thief un triangle marqué par la dualité forte entre deux femmes amoureuses du même homme, un innocent qui « va faire l’expérience de la perte » au même titre que Scottie (James Stewart) dans Vertigo, déchiré entre Judy et Madeleine.

 

La parenté entre les deux films se détecte aussi dans le traitement visuel très sophistiqué que Mouret a privilégié pour son tout premier film dramatique. Une scène déchirante, en plan large surplombant la mer jusqu’au vertige, rappelle la scène de la noyade tournée au parc Presidio de San Francisco 55ans plus tôt. Le thème musical, celui de l’épouse rusée, évoque en écho Bernard Herrmann, le compositeur attitré de Hitchcock à l’époque. Avec pour résultat une histoire d’amour élégante et racée, qui se lit et se vit comme un suspense. N’était-ce d’ailleurs pas l’intention de Hitchcock en tournant Vertigo ?

 

Les 18 longs métrages qui concourent pour la Palme d’or durant le Festival de Cannes (14-25 mai) sont issus cette année d’à peine douze pays et parleront huit langues. À eux seuls, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et le Canada (avec trois films, un record historique) composent plus de la moitié de la compétition, avec dix films, produits en solo ou en coproduction, dont huit dans la langue de Shakespeare. On peut difficilement trouver meilleure façon d’illustrer la difficulté qu’éprouvent les petits cinémas nationaux, qui s’expriment dans leur langue, à émerger et à se faire reconnaître sur la scène internationale. Tout spécialement à l’heure où le cinéma français, représenté pour quatre productions dans le festival, en propose deux en anglais, soit The Search, de Michel Hazanavicius (The Artist), et Sils Maria, d’Olivier Assayas (Les destinées sentimentales).

 

Certes, les ambassadeurs internationaux habituels continueront d’apporter une belle diversité artistique et linguistique sur la Croisette et on s’en réjouit : le Turc Nuri Bilge Ceylan avec Sommeil d’hiver, la Japonaise Naomi Kawase avec Still the Water et le Maurinanien Abderrahmane Sissako avec Timbuktu. Au rayon franches découvertes internationales, les trois petites cases ont été attribuées à l’Argentin Damian Szifron (Wild Tales), au Russe Damian Szifron (Leviathan) et à l’Italienne Alice Rohrwacher (Le meraviglie).

 

Ceux-là ont décroché une place au sommet de l’olympe cinématographique mondial. Mais leur place chèrement acquise n’est pas forcément garantie dans l’avenir. Parlez-en à Mathieu Amalric. Lauréat en 2010 du prix de la mise en scène pour Tournée, il vient d’être recalé par le directeur général du festival Thierry Frémaux dans la section parallèle Un certain regard. Son nouveau film, La chambre bleue, d’après Simenon, a été tourné en français. Que ça lui serve de leçon.

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