En prendre plein la gueule

Dans son dernier livre, qui vient en fait après son Testament, Vickie Gendreau déballe tout en vrac avec l’urgence d’une femme qui sait qu’elle ne pourra pas écrire dix livres. L’auteure apparaît ci-dessus aux côtés de Mathieu Arsenault lors de La Poésie prend les parcs, en août 2009.
Photo: Pascal Lysaught Dans son dernier livre, qui vient en fait après son Testament, Vickie Gendreau déballe tout en vrac avec l’urgence d’une femme qui sait qu’elle ne pourra pas écrire dix livres. L’auteure apparaît ci-dessus aux côtés de Mathieu Arsenault lors de La Poésie prend les parcs, en août 2009.

Lire un livre paru à titre posthume, est-ce que ça change quelque chose à la façon dont on le perçoit ? Lire Drama Queens en sachant que son auteure, Vickie Gendreau, l’a terminé peu avant d’être emportée à 24 ans par une tumeur inopérable au cerveau, ça change quoi ?

 

J’aurais voulu que ça ne change rien. J’aurais aimé lire Drama Queens sans rien connaître de l’auteure, de sa vie, de sa mort. Mais c’est impossible. Ce livre va tellement de pair avec la fille qui l’a écrit, avec sa vie, avec sa mort.

 

Je dis ça, mais je ne connaissais pas personnellement Vickie Gendreau. Je l’ai découverte par son premier livre, Testament (Quartanier), paru à l’automne 2012. Justement. Ce livre, déjà, lui collait tellement à la peau. Chronique hétéroclite d’une mort anticipée, Testament se présentait comme une autofiction. La narratrice de 23 ans, atteinte d’une tumeur au cerveau, imaginait la réaction de ses proches après sa mort. Elle leur livrait son testament, replongeant dans ses souvenirs, sa vie de danseuse nue, sa peine d’amour dévastatrice. Tout en mesurant au présent les effets de sa maladie.

 

Ce livre allait bien au-delà du témoignage. Écriture fragmentaire hors norme, illuminations soudaines, passages fracassants, d’autres bouleversants, imagination jubilatoire et, avec ça, du souffle, de la puissance Malgré l’aspect un peu fourre-tout, parfois franchement échevelé de ce Testament, on assistait à la naissance certaine d’une écrivaine. C’était d’autant plus troublant qu’on craignait pour sa vie. Elle aussi. Impossible de détacher cela de notre esprit.

 

On l’a vue ensuite à Tout le monde en parle, on a mis un visage sur Testament, le livre s’est fait chair. On n’était plus dans la littérature. Mais dans la vraie vie. La vie en sursis.

 

Tout ça pour dire que je n’ai pas pu faire abstraction de tout ce qui précède en ouvrant Drama Queens. Tout ça pour dire que je voulais aimer le deuxième livre de Vickie Gendreau à tout prix.

 

L’obsession de la fin

 

Plus encore que dans Testament, j’ai été déboussolée. Au tout début, nous sommes conviés à une exposition orchestrée par trois filles, de type multimédia, entremêlant performances, installations, cinéma et écriture. Un petit texte-fragment suit. Puis une flopée d’avertissements. Dont celui-ci : « Tu es condamné au souvenir dans ce livre. Tu peux toujours le poser. Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard pour poser un livre. » Ces adresses au lecteur vont revenir souvent par la suite. Et, de plus en plus insistante, il y aura cette idée que nous ne sommes pas obligés de poursuivre la lecture. Comme si la narratrice nous mettait au défi ?

 

Des personnages apparaissent, repartent puis reviennent, parfois pour nous parler de leur amie atteinte d’un cancer au cerveau… Même subterfuge que dans Testament jusqu’à un certain point : c’est dans le regard des autres qu’on voit se dessiner le personnage central. Puis, sans transition : « Comment est-ce que ça se passe mourir ? Est-ce qu’on vibre et qu’il est écrit GAME OVER ? Ou c’est le truc de la lumière blanche et du tunnel ? »

 

Reviennent aussi ponctuellement des images d’exposition, on entre dans une salle, ça s’anime. Et puis des scénarios de courts métrages expérimentaux s’insinuent un peu partout. Dans l’un d’eux : « Josée Yvon arrive en panique avec un tutu. Paraît qu’il y a un freak qui vient de scier la jambe de Marie Uguay avec sa chainsaw. »

 

Au bout d’un moment, le mécanisme commence à se mettre en place. Le mécanisme du mélange exposition-cinéma-écriture. Le tout parsemé de dialogues, souvent surréalistes, de confidences éparses aussi. Encore plus fourre-tout que Testament, me suis-je dit. Plus décousu, plus fantaisiste aussi.

 

D’accord, il y a des perles au milieu de ce magma littéraire à bâtons rompus, mais encore. Page 20, je tombe sur ceci : « Ça sent si bon dans l’appartement. Je fais des biscuits au chocolat blanc et à l’orange. Quand ça ne va pas, c’est ce qu’il faut que je mange. » Je me dis : tiens, le livre aurait pu commencer ici. Je me dis aussi que ça donne l’impression d’entrer dans un autre livre.

 

Je me dis : et si Vickie Gendreau retardait le moment d’entrer de plain-pied dans son histoire ? Elle nous en met plein la vue, elle nous fait son cinéma, ça oui. Elle multiplie les apartés, les digressions, les enchaînements de phrases, de textes, de scènes, qui semblent sans rapport entre eux. Elle fait diversion ? Elle s’amuse ? Elle s’emballe ? Elle s’évade ? Elle se change les idées ? Elle nous change les idées ? Elle nous provoque ? Elle joue avec ses lecteurs, elle le sait. Elle nous invite d’ailleurs de plus en plus souvent à poser le livre, à le mettre de côté.

 

La mort (presque) en direct

 

Mais plus on avance, plus on accroche. Et c’est là qu’elle est forte. Plus on avance, plus la maladie la gagne, plus son corps la lâche, plus la mort approche, plus elle le dit et s’en veut de le dire, mais elle ne peut faire autrement. « Tu trouves ça lourd, han ? »

 

Elle promet régulièrement qu’elle va écrire sur autre chose, qu’elle va continuer à nous raconter des histoires qui n’ont rien à voir. Continuer à nous distraire, à se distraire. Mais arrive un moment où ce n’est plus possible.

 

Vers la mi-chemin du livre, déjà, elle note : « J’ai décidé que j’allais vivre dix ans et que j’allais écrire dix livres. Pour les dix ans, fail. Mais rien ne m’empêche d’écrire dix livres. » C’est un moment clé dans Drama Queens, me semble-t-il. J’ai pensé : c’est ça qu’elle fait finalement ? Elle tente de faire rentrer tous les livres qu’elle aurait voulu écrire en un seul, son dernier ?

 

Puis, vers la fin : « Ça me  ferait chier, de mourir. Il y a encore tant de choses à dire, à raconter. […] Je me disais tout le temps qu’il fallait que je garde des trucs à raconter. Too late. Là, je déballe tout. »

 

Et c’est très exactement ce qu’elle fait : elle déballe tout. C’est ce qui fait que la lire, c’est oublier qu’elle est morte, en quelque sorte. C’est la sentir en vie, la voir lutter contre la mort avec l’énergie du désespoir, la voir s’accrocher à son ordinateur pour écrire encore et encore. C’est saisir la mesure de son intelligence, de son humour noir, de sa rage. Lire Drama Queens, c’est en prendre plein la gueule.

Drama Queens

Vickie Gendreau Le Quartanier Montréal, 2014, 200 pages

1 commentaire
  • Luc Huard - Abonné 19 avril 2014 07 h 57

    Frères humains...

    N'est-ce pas là une excellente occasion de relire L'Épitaphe de Villon?