Essais québécois: Au pays des Yankees

Richard Hétu, correspondant du journal La Presse à New York, est un éclaireur hors pair. Toujours dynamiques et divertissants, ses reportages dominicaux sont surtout révélateurs de l'état de la grande nation américaine dans ses constantes comme dans ses changements d'humeur. Installé à New York depuis 1994, Hétu, ce Québécois «café au lait» qui est «né à Lachine de l'union brève mais fulgurante entre une fille blanche de Joliette et un fils noir de Cap-Haïtien» avant d'être adopté, à l'âge de six mois, «par une famille de Québécois "pure laine"», est imprégné de culture américaine, mais il garde, à l'égard de son pays d'adoption, une saine distance critique. Cette position lui permet de nous présenter les États-Unis avec passion et lucidité. Aussi, aimant et chaleureux, son regard n'en reste pas moins sans complaisance, la plupart du temps.

Sa Lettre ouverte aux antiaméricains, malgré un titre qui annonce un contenu pamphlétaire à la Jean-François Revel, s'avère fidèle à sa démarche journalistique d'ensemble. Présentée, en avant-propos, comme «une modeste contribution à un débat urgent et vital», elle vise à contribuer à l'accroissement de «la compréhension des réalités américaines» par les Québécois qui se contentent trop souvent, déplore l'auteur avec raison, «de recycler les thèses plus ou moins antiaméricaines émanant de la France ou, plus étrange encore, des États-Unis».

Son titre, en ce sens, est trompeur, car, d'abord, il ne s'agit pas vraiment, sur le plan stylistique, d'une lettre et, ensuite, parce que les dix chapitres qui la composent ont, pour la plupart, peu à voir avec l'idéologie antiaméricaine comme telle. «Les États-Unis sans préjugés» ou encore «Le Pouls de la nation américaine» sont des exemples de titres qui, me semble-t-il, auraient mieux convenu à ce projet.

Bush contre le rêve américain

«Que ça nous plaise ou non, nous sommes tous américains», écrit Richard Hétu à ses destinataires québécois, en leur rappelant la participation de leurs ancêtres à la conquête de l'Ouest américain au moment de l'expédition de Lewis et Clark au XIXe siècle.

Cela ne veut surtout pas dire, toutefois, qu'il faille faire nôtres toutes les lubies de nos imposants voisins du Sud. Très critique à l'endroit de l'administration Bush et de son unilatéralisme malsain, le journaliste se désole de la complaisance que leur réservent les grands médias américains.

À l'époque de l'engagement du pays au Vietnam, cette presse avait été à la hauteur de ses missions informatives et critiques. Mais aujourd'hui? Le célèbre Bob Woodward, par exemple, qui a fait sa réputation et celle du Washington Post en révélant le scandale du Watergate, «est devenu une sorte de courtisan, recueillant les confidences des puissants de Washington et écrivant des livres souvent complaisants».

Juste avant la guerre en Irak, «les chaînes d'information continue n'ont pour leur part fait qu'amplifier l'argumentaire de l'administration Bush». Quant à lui, le prestigieux New York Times a fini par dire non à une guerre unilatérale, mais ce non «était bien tardif, et plutôt tortueux». En reprenant aveuglément certaines informations mensongères provenant de l'administration Bush, le Times, conclut Hétu, «a échoué dans son rôle de leader de l'information».

Les États-Unis, dans ce dossier, ont eu tort et «la France n'a pas fait preuve d'antiaméricanisme en refusant d'endosser la vision radicale des néoconservateurs de Washington vis-à-vis du Moyen-Orient». Mais cet antiaméricanisme, qui exprime «l'insatisfaction d'un grand nombre de personnes face aux inégalités et aux injustices de la planète», existe bel et bien, précise par ailleurs Hétu, et il sert surtout aux «disciples d'Oussama ben Laden, qui trouvent ainsi justifiée leur haine à l'égard des États-Unis, et aux faucons de l'administration Bush, qui se voient ainsi confirmés dans leur hostilité à l'égard de la communauté internationale». Tout, pourtant, et quoi qu'en disent Chomsky et ses partisans, n'est pas la faute des États-Unis, entre autres dans le cas du monde arabe qui n'a pas attendu l'oncle Sam pour restreindre la liberté, exclure les femmes et négliger l'éducation du peuple.

Une gauche égarée

La gauche américaine, d'ailleurs, devrait se livrer à un examen de conscience. N'est-elle pas en partie responsable, au fond, de la victoire républicaine aux dernières élections, elle qui a confondu «activisme et politique» en jetant son dévolu sur Ralph Nader, candidat du Parti Vert, au lieu de contribuer à la victoire de Al Gore, «l'allié naturel»? Cette stratégie de la politique du pire, ce refus du vote pragmatique, doit lui être reprochée, selon Richard Hétu, qui s'en prend ici à une des têtes d'affiche de cette gauche qu'il dit caviar, ou limousine libérale, pour bien marquer sa désapprobation. Michael Moore, écrit-il, «ce grand critique de la politique étrangère américaine, ce défenseur de la veuve et de l'orphelin, n'a rien voulu voir des conséquences prévisibles d'une administration Bush pour le pauvre monde qu'il prétend défendre. Shame on you, Michael Moore, shame on you!»

Dans le paysage politique américain, Richard Hétu se situe, pourrait-on dire, au centre gauche, dans la tradition démocrate. Il n'est donc pas surprenant de le voir, dans ces pages, se réjouir du recul de la popularité de la peine de mort aux États-Unis et y aller d'un portrait plutôt sympathique de Hillary Rodham Clinton, la première First Lady présidentiable dont il souligne les influences chrétiennes de gauche.

Plus surprenante, toutefois, est cette analyse somme toute positive qu'il réserve à la présidence de Ronald Reagan. L'homme, écrit-il, malgré ses défauts, «a eu raison de tous les experts» en optant pour la ligne dure dans l'affrontement entre l'Occident et l'Union soviétique. Au sujet du Nicaragua, mais de manière beaucoup moins convaincante, il donne aussi raison à Reagan. Les États-Unis, ajoute-t-il, ont erré au Vietnam, dans certains pays d'Amérique latine et du Moyen-Orient, mais ils ont «sauvé l'Europe de la barbarie» deux fois, «se sont dressés contre le communisme sociétique», «ont éjecté l'Irak du Koweït», «ont arrêté le massacre dans les Balkans» et, pour revenir à l'époque Reagan, ont contribué à faire advenir la démocratie là où plusieurs dictatures de droite sévissaient. Ce fut, donc, parfois le pire, mais souvent le meilleur, argumente-t-il de façon fort discutable, mais intéressante.

«La source de l'antiaméricanisme, écrit Richard Hétu, c'est bien sûr le pouvoir des États-Unis. Mais ce pouvoir ne peut-il être utilisé pour le progrès de la planète?» Américanophile nuancé, le journaliste veut y croire et c'est la raison pour laquelle il souhaite le départ de l'administration Bush et la fin de cette tentation impériale qui s'exprime dans un inacceptable unilatéralisme. Formulons le même souhait, tant il est vrai qu'«il en va du salut de l'Amérique», et du reste du monde faudrait-il ajouter, «qui ne peut mener le monde toute seule sans trahir l'idée qu'elle se fait d'elle-même».

Lettre ouverte aux antiaméricains
Richard Hétu
VLB éditeur
Montréal, 2003, 152 pages

louiscornellier@parroinfo.net

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