Le moral

Dans l’arène électorale, les clameurs se sont tues et la poussière commence à retomber. Le psychodrame que je prévoyais a bien eu lieu. Le PLQ est au zénith. Le PQ est en miettes. Je serais tenté de dire, une fois encore. Et avec lui, disent certains, l’option souverainiste. Je ne le pense pas.

 

Tout d’abord parce que le projet d’un pays est tout à fait légitime et que, comme l’a si bien dit Philippe Couillard lui-même, le soir de son élection, les idées ne meurent pas. Que ça déplaise ou non, celle-là revivra. Mais à certaines conditions. Des conditions que jamais (depuis René Levesque qui proposait aux Québécois une idée de pays qui leur ressemblait), le Parti québécois n’a été capable de rassembler.

 

On ne joue pas impunément avec l’image que les Québécois ont d’eux-mêmes.

 

Les Québécois, au sortir de la plus sale campagne électorale de leur histoire, ont refusé l’image d’eux-mêmes qu’on leur renvoyait. Le ton de la campagne certes, mais aussi le flou que la gouvernance de Pauline Marois aura imprimé tout au long des dix-huit mois de son mandat et durant la période électorale. Et, à l’évidence, dans la charte, tous ne se sont pas reconnus. Tant s’en faut.

 

Bernard Drainville (comme si le moment était encore à la parole) prétend que ces derniers ont eu peur d’un référendum ou tente de leur faire croire qu’ils en ont eu peur. C’est proprement inexact. Les Québécois n’ont peur de rien. Et encore moins d’un référendum. Ils n’en veulent tout simplement pas. Pas comme ça. Pas aveuglément. Pas sans savoir pour quel projet de pays ils voteraient.

 

Ils n’ont pas peur des immigrants, ils vivent avec eux depuis toujours et en parfaite harmonie. Ils n’ont pas peur des religions, ces dernières occupent dans l’espace de leur quotidien un rôle très marginal. Ils n’ont pas peur de la langue anglaise qu’ils parlent remarquablement bien et qui leur permet de rayonner dans le monde entier sans pour autant trahir leur langue maternelle et leur culture dont ils sont très fiers.

 

Les Québécois ont tout ce qu’il faut pour être fiers. Du talent, de l’énergie et de l’originalité.

 

Et pour bâtir leur avenir, les Québécois n’ont besoin ni de charte ni de morale, et encore moins de dogmatisme identitaire. Le Québec doit retrouver le moral. Et l’espoir.

 

Du moral pour la jeunesse, désavouée et désabusée, une force intelligente, dynamique et inexploitée comme jamais. Absente ou dupée. Un vrai gâchis. Du moral pour la nature effroyablement menacée et plus respectée par les citoyens que par les politiques gouvernementales. Du moral pour les jeunes entreprises, les bâtisseurs de l’économie nouvelle (tous secteurs confondus), pour l’éducation, la santé, la recherche universitaire, la culture. De l’espoir pour les régions, les villes, les banlieues, afin de cohabiter dans des lieux de vie, sains et intelligents. Du moral et aussi de l’espoir pour les démunis et les laissés-pour-compte de la société.

 

Pour cela, il faudra prendre et réussir le virage de l’innovation. Celui de la modernité. Le Québec, et je suis bien placé pour le constater, est un formidable creuset innovant, résilient et habile. Habitué à produire beaucoup avec peu. De vraies aptitudes pour la réussite.

 

Innover, en politique comme en toutes choses, c’est voir et concevoir, puis agir et produire autrement. Mettre les chances de son côté, observer et placer en symbiose toutes les composantes de son propre milieu avec des composantes extérieures auxquelles on n’aurait même pas songé. Tous les créatifs savent cela !

 

Et contrairement à ce que l’on pense, créer n’est pas si complexe. C’est aussi une question de posture et de volonté.

 

Déjà, la gouvernance de partis est probablement une chose assez désuète en soi. Prétendre que l’on a raison, toujours et sur tout, c’est déjà avoir tort. Trop de partisanerie est à l’évidence déviante et toxique. Et s’il faut de la rigueur morale et éthique, c’est en politique qu’on doit revoir les usages. Ce n’est pas le Québec qu’il faut changer, mais la façon dont on le gouverne. Quelle qu’en soit la couleur.

 

Dans une certaine mesure, le Parti québécois a de la chance. Il va avoir du temps, beaucoup de temps pour se reconstruire sur de vraies bases. En espérant qu’il ne prétendra pas que ceux qui viennent de le mener à l’échec le mèneront demain au succès.

 

Le Québec, lui, a déjà fait sa marque. Il appartient au PQ dans ce cas de revoir la sienne. En profondeur. Car, un coup de vernis ne sera pas suffisant. La marque est un résultat pas un artifice.

 

Et puis, si l’enjeu est encore de faire un pays, qu’on me le dise franchement et, surtout, qu’on me fasse rêver.


Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, expert en stratégie de l’image.


 
31 commentaires
  • Jocelyne Deschênes - Abonné 14 avril 2014 02 h 45

    rêver

    Merci, vous me faites rêver... et espérer

  • michel lebel - Inscrit 14 avril 2014 05 h 59

    Une mauvaise lecture

    Toujours cette fausse équation entre pays et État souverain. Mais le pays est déjà là! "Pays" dans le sens cuturel, sociologique, poétique, du terme. C'est cette si grande importance(une quasi obsession) accordée au pays juridique (l'État souverain) qui constitue une mauvaise lecture de la société québécoise. De plus, bien des Québécois estiment qu'ils ont deux "pays", le canadien et le québécois, et ils n'ont aucune difficulté à vivre, à composer avec cette dualité, bien au contraire! Un jour ou l'autre, le PQ devra bien prendre acte de ce fait.

    Michel Lebel

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 14 avril 2014 09 h 48

      Selon vous, est-il vrai que nous serions plus riches financièrement si nous étions souverains juridiquement? Gilles Vignault m'a surpris en disant , samedi je crois, que le pays c,est pas si important. Et, selon vous, le travail de Bourgault et Lévesque n'étaient pas pertinents?

    • François Dandurand - Inscrit 14 avril 2014 09 h 55

      Pourquoi revenir avec la pertinence du travail de messieurs Bourgeault et Lévesque? Ils croyaient en ce qu'ils faisiaent. Mais cela n'en fait pas nécessairement un consensus social. De plus, la société a changé depuis ce temps. On ne fait pas un pays avec des morts.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 avril 2014 10 h 18

      Vous avez une vision très centriste et unilatérale de notre position dans le Canada qui ne prend pas compte de l’opinion de «l’autre», le reste de ce grand pays.

      Nous sommes considéré comme une «anomalie» dans ce grand pays par ceux qui le domine, qui eux ne sont même plus des «anglos» mais plutôt un amalgame de nationalités diverses se côtoyant les uns les autres essayant de ne pas trop se nuire les uns les autres. D'où leur question : Mais qu'est-ce que le Québec veut ?

      Et vous nous suggérez quoi ? Se mouler ? Se considérer comme une partie d’un tout ? Nous considérer, sommes toutes, comme une autre minorité parmi tant d’autres, une couleur locale ?

      Ça viendra peut-être un jour, mais ça ne sera pas encore demain, pas avant ma mort certainement ! J’ai les deux pieds bien plantés sur le sol de mes ancêtres et je ne lâcherai pas prise tant que je n’y serai en dessous !

      Il n’existe aucun amas cumulatif de rationalisation pour m’enlever mon identité ! Et cette identité n'a rien à voir avec quelque parti politique que se soit.

      Bonne journée.

      PL

    • michel lebel - Inscrit 14 avril 2014 10 h 50

      @ Claude Saint-Jarre,

      Serions-nous plus riches financièrement? Je ne le sais pas; je serais porté à croire que non. Mais ce ne n'est pas là l'essentiel: nous serions plus pauvres culturellement, nous aurions perdu une partie de notre âme.
      Je le répète: une grande partie de la problématique réside dans la confusion entre pays et État souverain. Le pays Québec est, et c'est l'essentiel. Bourgault et Levesque sont (comme moi...) les hommes d'une génération qui ont été profondément marqués par le phénomène de la décolonisation des années 60. Ils croyaient que le Québec vivait une situation similaire à l'Algérie françcaise, par exemple. Ce fut là, pour eux et d'autres intellectuels québécois, une grave erreur. Le peuple québécois ne les suivait pas dans cette analyse comparative. Nous vivons la fin d'une époque.


      Michel Lebel

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 14 avril 2014 10 h 51

      Et sur la question de la richesse financière, qu'en dites-vous?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 avril 2014 06 h 11

    2 mots !

    Il y a 2 mots qui ont retenu mon attention ce matin dans ce texte : Moral et franchement.

    Moral dans le sens de moralité et franchement dans celui de franchise.

    Et voici ma conclusion : Tant que nous aurons l'impression que nos dirigeants, ici au Québec, ne sont ni moraux ni francs; qu'ils ne cherchent pas notre support pour leur donner plein pouvoir !

    Il n'est peut-être pas complètement confortable de faire partie du Canada, mais au moins nous avons une légère impression que ceux de Québec sont un peu retenu par un organisme plus gros et plus puissant qu'eux.

    Évidemment, le fédéral a ses accros, mais l’un dans l’autre, avec les contrebalances, nous avons un système qui nous protège soi de l’un ou de l’autre. Pendant qu’ils s’astinent, nous pouvons nous faufiler à travers la vie sans trop de dommages. Ça coûte un bras, mais nous ne savons pas combien coûterait être seul. Et à la façon qu’on voit les trous béants, les dépenses démesurées, les voleurs de grands chemin et les arnaqueurs s’aligner devant nos yeux, il devient difficile d’avoir confiance.

    Nous nous sommes fait mentir pendant tant d’années, reconnaitrons nous un jour la vérité si elle se présente ?

    Bonne journée.

    PL

  • Pierre Labelle - Inscrit 14 avril 2014 06 h 29

    Pour ou contre?

    Que vous avez donc raison monsieur! Le 07 avril dernier, les électeurs n'on pas votés pour le PLQ mais contre le PQ, contre cette ambivalence que cultive depuis trop longtemps ce parti. Je suis indépendantiste depuis plus de 50 ans. Au départ, ce rêve m'a été présenté de façon on ne peut plus claire par un Pierre Bourgeault et ensuite par René Lévesque. J'ai épousé cette cause et encore aujourd'hui y suis demeuré fidèle. Par contre, je ne suis pas certain que je tiendrais le même langage si ce grand projet m'avait été présenté par les acteurs des dernières années. Que ces derniers profitent des quatres années qu'ils ont devant eux pour réfléchir, pas pour trouver des coupables, ces derniers, ce sont nous-mêmes. Travaillons à peaufiner un programme sans faux fuyants, présentable à un peuple qui ne demande qu'à s'émanciper.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 14 avril 2014 07 h 15

    L'Idée

    L'idée, en effet, ne mourra pas.

    Mais ceux qui la portent se sont, cette fois, trompés de siècle. Monsieur Drainville, qui devrait parfois se taire, est un homme du vingtième siècle habité par une mentalité du dix-neuvième.

    Erreur de siècle.

    Desrosiers
    Val David