Le prix de l’inaction

Ottawa — Le gouvernement fédéral continue de gravement sous-estimer le coût de l’éventuel nettoyage des sites contaminés sous sa responsabilité, nous apprenait le directeur parlementaire du budget (DPB) jeudi. L’écart entre les estimations du gouvernement et celles du DPB est d’au moins 2 milliards de dollars. Et on ne parle même pas ici de tous les sites.

 

Les cinq plus importants font l’objet d’une évaluation séparée (1,8 milliard), tout comme une série de sites à faible rayonnement radioactif aux alentours de Port Hope (1 milliard). Dans le cas des autres sites — plus de 10 000 au total — le directeur parlementaire du budget anticipe une facture proche de 3,9 milliards, plutôt que de 1,8 milliard comme l’indique le gouvernement dans les derniers comptes publics.

 

Contrairement au gouvernement, le DPB inclut, lui, « les engagements pour les sites qui n’ont pas été évalués ou pas complètement évalués [et] les engagements pour les sites à identifier ». De plus, il « revoit à la hausse le passif des sites en voie d’assainissement » à cause de la découverte de nouveaux contaminants qui exigent à certains endroits de pousser plus loin la décontamination.

 

Le DPB ne dit pas que le gouvernement se croise les bras, mais il est clair qu’en évaluant mal ses obligations actuelles et futures, il risque de servir de mauvaises surprises aux contribuables. Or il est au fait du problème depuis au moins deux ans puisque le commissaire à l’environnement et au développement durable, Scott Vaughan, l’avait soulevé dans son rapport du printemps 2012.


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L’inaction dans ce dossier, comme dans tout ce qui touche l’environnement, a toujours un prix que le gouvernement actuel refuse généralement de reconnaître. Il aurait pourtant intérêt à le faire.

 

Le dernier à le lui rappeler n’est nul autre que l’ancien premier ministre Brian Mulroney. Lors d’un discours prononcé à Ottawa cette semaine, l’ancien chef conservateur a, sans nommer le gouvernement Harper, noté l’enlisement des projets de pipelines destinés à permettre l’exportation du bitume albertain à cause de l’opposition des Premières Nations, des communautés touchées et des environnementalistes.

 

« Ce qui nous manque est un plan d’action cohérent pour harnacher ces ressources abondantes de manière à ce qu’elles servent l’intérêt national », a-t-il dit. Cela veut dire des infrastructures adéquates, « des politiques environnementales sensées et la reconnaissance du besoin d’équilibre entre la croissance et le développement durable », et par-dessus tout, « un partenariat fondé sur des principes entre les Premières Nations, Ottawa et les provinces ». Sans cela, dit-il, nos ressources resteront où elles sont.

 

Depuis que le gouvernement Harper est au pouvoir, il s’est échiné à émasculer plusieurs lois environnementales afin d’accommoder les secteurs minier, pétrolier et gazier. Il a pris la défense des sables bitumineux en Europe et aux États-Unis, mais sans répondre à leurs préoccupations environnementales. Résultat : l’Europe n’a toujours pas écarté la possibilité de pénaliser le pétrole provenant des sables bitumineux et les États-Unis hésitent à approuver l’oléoduc Keystone XL. Au Canada, plusieurs nations autochtones envisagent de contester le projet de pipeline Northern Gateway devant les tribunaux.

 

Depuis plus d’un an, le gouvernement Obama a fait savoir qu’il serait peut-être plus ouvert aux attentes canadiennes si le Canada faisait davantage pour combattre les changements climatiques. Le nouvel ambassadeur américain au Canada, Bruce Heyman, a d’ailleurs repris le message, déclarant cette semaine qu’il est possible « de nos jours d’être pro-économie, pro-énergie et respectueux de l’environnement ».


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Le Nouveau Parti démocratique et le Parti vert répètent depuis des lustres que le Canada se tire dans le pied en refusant d’agir avec fermeté en matière de protection de l’environnement. L’ancien commissaire à l’environnement Scott Vaughan disait, dans son dernier rapport, que cette inaction allait avoir un prix car elle risquait de nous barrer la voie vers de nouveaux marchés. Cette semaine, c’était le tour du chef libéral Justin Trudeau de reprendre cette idée.

 

En entrevue au Globe and Mail cette semaine, il a blâmé le premier ministre pour n’avoir rien fait afin d’inciter le secteur des sables bitumineux à apporter les changements requis en matière d’environnement, offrant du même coup des munitions à ses détracteurs. Lui, en revanche, déclare être prêt à imposer des plafonds d’émissions à cette industrie. Il dit être persuadé qu’un cadre réglementaire adéquat aurait rassuré nos partenaires commerciaux et lever bien des embûches.

 

Le premier ministre Stephen Harper rêve depuis longtemps de faire du Canada une superpuissance énergétique et il se démène pour ouvrir de nouveaux marchés pour nos ressources naturelles. Il le fait cependant en oubliant une partie de ses devoirs, et cela pourrait finir par lui coûter son rêve. L’acceptabilité sociale du développement des ressources naturelles repose en grande partie, tant ici qu’ailleurs, sur la poursuite d’un développement durable, respectueux de l’environnement et des droits des populations touchées. En d’autres mots, un vrai développement éthique…

1 commentaire
  • Denis Miron - Inscrit 13 avril 2014 19 h 49

    Broche-à-foin...disait-il?

    Lorsqu'il accusait les libéraux d'être broche-à-foin, il avait tout à fait raison, sauf que maintenant, on voit bien qu'il est énormément plus pire qu'eux, car les libéraux ne lui vont pas à la cheville en cette façon d'être