Chronique horizontale

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Ici, l’horizon est à l’image de notre société : en déni, efficace, en vase clos, à la fois humain et froid, remédiant au plus urgent, compartimenté, bureaucratisé, hygiénique, sobrement supérieur, hiérarchique, médicamenté. Et la pression artérielle du malade (devenu patient/partenaire) est variable. Ici, on vous demande régulièrement, comme un sondage maison : votre inconfort de 0 à 10 ? Depuis lundi, j’irais même jusqu’à 11.

 

J’y suis entrée sur mes deux pieds, inconfort normal d’impatiente anxieuse, les ai observés durant quatre jours, inconfort croissant à décroissant, de grabataire à valétudinaire. Dans l’intervalle, je me suis réveillée après quelques heures en salle d’op, inconfort sous sédation, entourée d’une muraille insensible de technologie et de machines sourdes et futuristes dignes des meilleures sciences-fictions.

 

Un instant, j’ai douté : suis-je dans les limbes ou dans une succursale de la NASA ? Les ions positifs doivent être en surnombre, je songe à mes amis granoles qui n’ont toujours pas de micro-ondes : ils feraient un infarctus ici. Pas grave, ils ont tout ce qu’il faut pour la réanimation.

 

Une infirmière se penche vers moi (ou est-ce un ange ?) et m’informe de mon retour sur Terre après ce petit voyage de quelques heures en orbite. Vive l’anesthésie. C’est une noble profession, tant en médecine qu’en politique. La médecine est devenue le premier pouvoir depuis lundi.

 

De mèche avec le politique, cela fait de cet apparatchik une espèce redoutable, entre le droit divin et populaire. On peut endormir tout un peuple sans sortir ses aiguilles. Et comme le disait le philosophe Jacques Dufresne dans un texte récent (« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hôpital »), « en ce moment, c’est la médecine qui est la religion dominante ». Amen. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Servez-vous.

 

Encore groggy, on me roule vers une chambre équipée comme un laboratoire dernier cri, surfaces nickel, angles droits, ordis, censeurs dans le matelas reliés aux écrans (afin de savoir à distance si vous bougez encore), haut-parleurs et micros camouflés dans les murs qui permettent de communiquer avec le poste de garde sans hurler, une multitude de fils, de robots, de compression pneumatique nuit et jour (drainage lymphatique des jambes pour éviter les phlébites), de distributeurs de bonheur (morphine) et d’oxygène. Et tout cela offert « gratuitement », une aubaine avec ma carte-soleil. J’ai pris le forfait fidélité.

 

Ne vous demandez pas pourquoi la santé pompe la moitié du budget annuel de l’État. Il n’y a pas que les disciples d’Esculape qui nous coûtent cher, il y a aussi notre vision de la médecine, curative et agressive plutôt que préventive.

 

Médecine sous influence

 

On ne me lâchera plus durant ces 96 heures chez les zombis et les mutants ; parfois, j’ai droit à quatre injections et prélèvements avant 8 h du matin. On a beau avoir inventé la laparoscopie et la chirurgie au laser, les aiguilles font toujours aussi peur et un peu mal. Inconfort de 1 à 4.

 

Dans ce théâtre où je ne suis pas certaine de tenir le premier rôle, j’assiste à une chorégraphie huilée au quart de tour, où chacun tient sa place, où les rapports hiérarchiques sont régis par un code de conduite précis.

 

Mon père ayant été médecin spécialiste, je l’ai observé quelquefois dans le feu de l’action, je connais la déférence envers les blouses blanches, tant de la part des patients que du personnel infirmier. Pour ma part, les docteurs ne m’impressionnent pas au point de voter pour eux, sauf lorsqu’ils me sauvent la peau et prennent le temps de s’asseoir à mon chevet, le bed side manner minimal. Quant à ceux qui me donnent leur numéro de cellulaire, je les canoniserais !

 

Comme disait mon père narquois à sa femme qui ne l’était pas moins : « Nul n’est un héros pour son valet. » Et ma mère de répondre invariablement : « Merci pour le valet ! »

 

Mais je m’égare. Je constate qu’ici, à l’hôpital, les déités suscitent un respect tacite. Ce sont les vraies stars au sillage étoilé. Les infirmières-infirmiers appliquent le protocole, les aides-infirmières distribuent les potions sans marge de manoeuvre. Les préposé(e)s apportent un peu plus de chaleur humaine à toute cette procédure inflexible.

 

Je m’accroche à ma joyeuse Ndethiou, préposée sénégalaise musulmane, habillée en rose ou en turquoise, un sourire large comme un banc de neige en février, une douceur bon enfant doublée de la fatalité africaine. À jeun depuis trois jours (ça vaut mieux que les plateaux de « nourriture » dévitalisée avec lesquels ils tentent de nous achever), je la taquine et lui demande de me refiler la recette de son poulet aux épices « de chez Costco ». Nous sympathisons sur le terrain des cuisinières sans frontières.

 

Comme le reste du personnel, les préposés sont bousculés, n’ont pas le temps de bavarder, tout va vite pour eux. Inconfort de 2 à 3, même dans le meilleur hôpital du « plus meilleur pays du monde ».

 

La fable du lion et du rat

 

L’hospitalisation confine à une dépendance toute relative, une passivité temporaire, et au lâcher-prise. On s’abandonne à cette science financée en grande partie par la pègre des molécules chimiques, le Big Pharma. S’y glissent des instants de lucidité, des épiphanies, la grâce.

 

Comme ce moment où j’observe la préposée à l’entretien dans ma chambre, silencieuse, solitaire, la vadrouille en main : « Vous savez, mon père était médecin et prétendait que l’employée la plus importante de l’hôpital, c’est vous ! » Elle s’arrête net, stupéfaite, et me lance : « Il devait être un médecin bien spécial, votre père. » Mon paternel se plaisait surtout à rappeler que l’hôpital est le meilleur endroit pour tomber malade à cause des microbes qui y copulent.

 

Et cette femme qui tient un rôle de figurante de me réciter la fable du lion et du rat de La Fontaine. Le lion sauve le rat et ce dernier lui retourne la politesse en rongeant les mailles du rets dans lequel le gros animal est piégé. « On a toujours besoin d’un plus petit que soi », conclut-elle tout en reprenant sa vadrouille.

 

Vous ne pensez pas si bien dire, ma chère dame. Parlez-en au docteur Couillard. 1,75 million de plus petits que lui ont voté pour son parti. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »

 

***
 

Savouré le texte du philosophe Jacques Dufresne repris dans Le Devoir du 1er avril dernier, « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hôpital ». Dufresne y souligne l’urgence de séparer le pouvoir médical de l’État comme nous l’avons fait avec la religion il y a 50 ans. C’est mal barré. En 2009, à Washington, on comptait 2,3 lobbyistes de l’industrie pharmaceutique pour chaque membre du Congrès. « On peut être assuré qu’ils sont aussi nombreux au Québec, toute proportion gardée », souligne le philosophe. 

 

Parcouru l’étude du CIRANO publiée en décembre dernier sur les dépenses en santé au Québec d’ici 2030. Selon cinq économistes, elles passeront de 31,3 G $(42,9 % du budget de l’État) à 61,1 G $ (68,9 % du budget) en 2030. On prévoit que 12,3 G $ découleront du vieillissement de la population, 3,8 G $ de son accroissement et 18,2 G $ de la croissance des coûts. Pour répondre à ces besoins, il faudrait augmenter les impôts de… 60 %. Bonjour le privé ! Comme me le soulignait une médecin, ce n’est pas tout d’acheter des machines à un million de dollars, il ne faut pas oublier qu’elles coûtent 100 000 $ par année à entretenir. .

 

Aperçu ma première infirmière de salle d’op avec un bonnet de chirurgie jetable style hidjab. J’ai entendu des collègues chuchoter « accommodements raisonnables ». Inconfort entre 2 et 3, surtout pour les collègues. Les patients s’en sacrent. Ils dorment.

 

Retrouvé une entrevue donnée par le Dr Philippe Couillard à ma collègue Isabelle Paré, en mars 2003. Il y déclarait que les médecins spécialistes devraient être salariés ou à contrat. Hâte de voir ce qu’il en sera. Inconfort de 6-7. .

 

JOBLOG

Pas de veine

Ami lecteur, amie lectrice,
Mes spécialistes — j’en ai trois, des tops en qui j’ai confiance mais qui demeurent des humains face aux limites de leur science — m’ont fortement suggéré une chimio préventive. 

C’est une sorte d’assurance-vie, même si la chirurgie m’a peut-être complètement guérie. Aucun moyen de deviner. Vu mon « jeune » âge, ils ne prennent aucun risque. Gros dilemme, et une gestion de l’imprévu dont je vous épargne les détails. La marche est haute pour une fille adepte de l’extrait de jus de canneberges bio. Je n’ai pas prononcé le mot « cancer », ce sera pour une prochaine fois. Il y a matière à jaser. J’aurai cette « chance » qui n’est pas donnée à beaucoup de chroniqueurs (et on ne la souhaite à personne) d’être conviée dans le ventre du dragon et de vous en parler. En attendant, mon assiduité au cours des six prochains mois sera peut-être moins exemplaire que durant le dernier quart de siècle. Veuillez m’en excuser à l’avance. De retour après Pâques, en mode résurrection.

Je dois être une des rares au Québec à avoir hâte au mois de novembre. Comme m’a dit mon boss, c’est mon « annus horribilis ». Je n’ai pas osé lui donner un cours d’anatomie, mais c’est plutôt le côlon.

Au moment où vous lisez ces lignes, on me perfuse et je signe.

Joblo

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37 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 11 avril 2014 03 h 08

    De tout coeur avec vous

    On se doutait bien qu'il y avait une grosse anguille sous la roche. Que vous ayez réussi à nous pondre cette chronique (et celle d'avant) à travers vos tribulations médicalo-hospitalières prouve une fois de plus votre résilience hors du commun et la santé intacte de votre sens de l'humour. Notre fidélité s'en trouve grandement réconfortée. Courage, encore!... Et pour la chimio préventive, think twice. Une cousine de votre groupe d'âge, qui était glorieusement passée à travers tout ce que vous vivez, en est morte peu après dans d'atroces souffrances. Votre instinct «granola» semble vous avoir toujours bien servi jusqu'ici. Écoutez-le!

    • gaston bergeron - Abonné 14 avril 2014 12 h 20

      Moi, ma cousine « de votre groupe d'âge » s'en est très bien sortie et elle gambade même dans des marathons!

  • Pierre Labelle - Inscrit 11 avril 2014 04 h 25

    Triste nouvelle.

    C'est avec beaucoup de tristesse que j'achève la lecture de votre chronique, deux mauvaise nouvelles dans la même semaine c'est trop pour le vieux lecteur que je suis. Je vous souhaite tout le courage dont vous aurez besoin dans les mois qui viennent. Vous êtes une battante et je n'ai aucun doute sur le résultat final de cette lutte que vous vous apprêtez à mener, vous allez la gagner. Bonne chance madame Blanchette et revenez-nous rapidement.

  • Denise Lauzon - Inscrite 11 avril 2014 04 h 44

    Adepte du jus de canneberges bio

    Je sympathise avec vous et vous souhaite bonne convalescence. Même si je ne vous connais pas, je prie pour vous.

    Vous êtes adepte du jus de canneberges bio mais je me demande si vous êtes végétarienne.

    Si je peux me permettre un conseil, je vous dirais d'éviter toute consommation de viande et produits dérivés: produits laitiers et oeufs. Le Dr Richard Béliveau a écrit une chronique récemment dans lequel il fait un lien entre la consommation de viande et le cancer.

  • Michel Bédard - Inscrit 11 avril 2014 07 h 28

    Je me sens mieux...

    Quel humour vous avez, Dre Blanchette...

  • Jacinthe Deault - Abonnée 11 avril 2014 07 h 34

    La sérénité et le coup de vent

    Nous vous "suivons" depuis des lunes, avec un sourire au coin des lèvres et souvent une réflexion qui émerge de vos chroniques, de vos indignations et de vos états d'âme. Bref on vous aime (vous êtes notre chouchou au Devoir). On a beau dire, mais lorsque le vent souffle, ça peut décoiffer. Une pensée pour vous du chef Crowfoot de la tribu des Pieds-Noirs (1890) "Qu'est-ce que la vie ? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit, c'est le souffle d'un bison en hiver, c'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant". Jacinthe et Jean Raymond

    • Gilbert Troutet - Abonné 11 avril 2014 08 h 40

      Je partage les même sentiments que vous à la suite de cette chronique de Josée Blanchette. Cette pensée du chef Crowfoot est très belle et illustre à la fois la force et la fragilité de la vie.