L’économie en l’absence de l’humain

La simplicité volontaire, rappelle Serge Mongeau, en nous incitant à développer nos habiletés personnelles, à vivre avec des moyens locaux et à renouer avec un sens de la fête qui ne passe pas par le commerce, nous redonne une liberté perdue.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La simplicité volontaire, rappelle Serge Mongeau, en nous incitant à développer nos habiletés personnelles, à vivre avec des moyens locaux et à renouer avec un sens de la fête qui ne passe pas par le commerce, nous redonne une liberté perdue.

Marcel Boyer et Nathalie Elgrably-Lévy sont deux économistes de droite qui se réclament de l’école néoclassique. En termes simples, on dira qu’ils sont néolibéraux. Dans Réinventer le Québec. Douze chantiers à entreprendre, ils se livrent à une critique radicale du modèle québécois, celui de « l’État-providence social-démocrate ». Ce dernier, écrivent-ils, aurait pour principal défaut de nuire à la croissance économique et à l’augmentation du produit intérieur brut (PIB). Il devrait donc être réformé au plus vite.

 

« Le Québec, reconnaissent les deux économistes, est riche à l’échelle mondiale, mais il accuse un appauvrissement relatif par rapport aux pays de l’OCDE, à l’ensemble de l’Amérique du Nord et aux autres provinces canadiennes. » Pour corriger cette situation, il faudrait procéder notamment aux réformes suivantes : briser le monopole public en matière de production et de distribution des biens et services publics (en santé, en éducation, en services financiers liés à la retraite), augmenter les droits de scolarité et les tarifs d’électricité, lier la formation scolaire aux besoins des entreprises, instaurer un ticket modérateur en santé, favoriser les partenariats public-privé, commercialiser l’eau, serrer la vis aux syndicats, baisser les impôts et les remplacer par des taxes, réduire les contraintes imposées aux entreprises et favoriser une hausse importante du nombre d’immigrants.

 

Il faudrait donc, on l’aura compris, en finir avec le modèle social-démocrate pour le remplacer par ce que Boyer et Elgrably-Lévy appellent « le Québec socio-économique renouvelé », c’est-à-dire le modèle néolibéral, stratégiquement rebaptisé « social-démocratie concurrentielle » afin de dorer l’amère pilule.

 

L’obsession du PIB

 

Boyer et Elgrably-Lévy sont bien conscients que « les chemins à emprunter pour assurer un avenir prospère sont source de discorde », mais toute leur argumentation est basée sur l’idée qu’un PIB plus élevé et une croissance rapide sont les clés d’une plus grande « satisfaction à l’égard de la vie » et sur l’hypothèse « qu’il n’y a aucune raison de croire que les Québécois diffèrent des Américains ou des autres Canadiens dans leur désir individuel et collectif de bonifier leur niveau de vie et celui de leurs enfants et dans leur capacité d’y arriver ».

 

Cette apparente évidence — être plus riche contribue à la satisfaction — n’en est pourtant pas une. Dans Le Petit Fortin (L’Actualité, 2013), l’économiste Pierre Fortin cite une importante étude qui conclut que, « dans les pays riches disposant d’un revenu par habitant de 18 000 dollars canadiens ou plus [en 2004], l’effet favorable de l’enrichissement collectif [sur la satisfaction quant à la vie] disparaît ».

 

Une des explications de cela est bien sûr la question de la répartition de cette richesse. Comme Fortin, Jean-François Lisée l’a démontré dans Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments (Stanké, 2012), « à temps de travail égal, 90 % des Québécois ont un niveau de vie moyen supérieur de 13 % à celui de 90 % des Américains ». Pour un pays déjà riche, donc, et Boyer et Elgrably-Lévy reconnaissent que le Québec en est un, le PIB ne constitue pas le fin mot de l’histoire.

 

Dans Le Québec économique 2011 (PUL, 2012), Luc Godbout et Marcelin Joanis ont appliqué au Québec l’indice « vivre mieux » de l’OCDE, dont le but est de mesurer le bien-être des populations à partir de vingt indicateurs liés aux conditions de vie matérielles et à la qualité de vie. Le résultat, stupéfiant, classe le Québec au premier rang mondial, en concurrence pour ce titre avec le Canada et l’Australie. Preuve supplémentaire, s’il en est besoin, du fait que le PIB n’est pas, à lui seul, le sésame du bonheur.

 

Si, comme l’a affirmé Raymond Bachand en 2009 dans un moment de lucidité, « la finalité, ce n’est pas d’équilibrer le budget, c’est d’être heureux comme peuple », on voit bien que l’obsession du PIB perd de sa pertinence. Assurer de saines finances publiques et un dynamisme économique sont certes des missions politiques essentielles, mais le réductionnisme néolibéral que proposent Boyer et Elgrably-Lévy, au nom de la science économique, relève plutôt d’une économie en l’absence de l’humain dont nous n’avons que faire. Être riche ? Être juste assez riche suffit.

 

Agir maintenant

 

Pionnier de la simplicité volontaire à la québécoise, l’ex-médecin Serge Mongeau a compris cela depuis longtemps. Dans S’indigner, oui, mais agir, il invite ses amis de gauche à « commencer tout de suite à vivre en adéquation avec les valeurs que nous défendons », sans cesser de militer pour un changement social plus global, mais « sans attendre que nos gouvernements se réveillent et commencent à prendre les mesures qui s’imposent » pour sauver la planète et pour assurer une vie digne à tous.

 

La simplicité volontaire, rappelle Mongeau, en nous incitant à développer nos habiletés personnelles, à vivre avec des moyens locaux et à renouer avec un sens de la fête qui ne passe pas par le commerce, nous redonne une liberté perdue. Pour la pratiquer sérieusement, il importe, dès maintenant, insiste Mongeau, de reprendre le contrôle de notre alimentation (viser le localisme), de s’affranchir le plus possible de l’automobile, d’éviter de prendre l’avion, de fuir le crédit (une plaie contemporaine), de retrouver le sens de la vie communautaire et de s’engager politiquement (avec Québec solidaire, dans le cas de Mongeau).

 

J’ai déjà douté de la justesse politique de ces propositions. Ce n’est plus le cas. Simplicitaire par tempérament, je suis convaincu, aujourd’hui, de la pertinence et de l’urgence de cette voie dans la quête de la liberté individuelle et du bien commun, quoique je ne partage pas les critiques radicales que l’ex-médecin réserve à la télévision et au salariat. Pour le reste, Mongeau a raison : il faut agir, maintenant, dans la joie.

Réinventer le Québec

Marcel Boyer et Nathalie Elgrably-Lévy

Douze chantiers à entreprendre

Stanké

S’indigner, oui, mais agir

Montréal, 2014, 184 pages

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