Zero Dark 6200

C’est un document très attendu à Washington. De quoi s’agit-il ? Du « résumé exécutif » de 480 pages d’un rapport qui en compte plus de 6200 (enrichi de quelque 37 000 notes en bas de pages). Quoi encore ? On y trouvera les conclusions auxquelles sont parvenus les sénateurs qui enquêtent depuis quatre ans sur les séances de torture organisées par la CIA sous la présidence de George W. Bush.

 

Il y a lieu de croire que le document est dévastateur. On en a eu un avant-goût en prenant connaissance d’informations coulées dans les médias. Le comité sénatorial du renseignement a voté la semaine dernière pour une déclassification rapide du résumé de 480 pages — le reste pourrait être rendu public plus tard —, et il a demandé au président Obama d’y voir. La procédure risque toutefois d’être longue.

 

« C’est par souci de justice à l’égard des hommes et des femmes qui ont reçu l’ordre de mettre en oeuvre le programme [de torture] que nous devons nous assurer de la véracité de tout compte-rendu historique », a déclaré un porte-parole de la légendaire agence de renseignement.

 

Barack Obama a indiqué qu’il laissera probablement à la CIA le soin de caviarder le document du comité sénatorial, ce qui ne plaît ni aux membres démocrates dudit comité ni aux organisations qui suivent le dossier de près.

 

« La Maison-Blanche a le choix entre la transparence et la justice d’une part, et le maintien du secret et de la complicité d’autre part », a déclaré Alka Pradhan, l’avocate d’une de ces associations, Reprieve US.

 

La plupart des membres républicains du comité se sont opposés à la déclassification du rapport, qui a été rédigé par les sénateurs de la majorité démocrate et leurs assistants, et dont ils contestent une bonne partie du contenu. Deux d’entre eux ont cependant voté pour dans l’espoir qu’on en finisse avec ces histoires qui ravivent de mauvais souvenirs et qui ternissent la réputation des États-Unis, en somme qu’on tourne la page.

 

La sénatrice Diane Feinstein, qui préside le comité du renseignement, affirme que son enquête a révélé non seulement que le programme de torture de la CIA était encore plus brutal et inhumain que tout ce qu’on a soupçonné, mais également qu’il n’a pas produit de renseignements utiles pour empêcher des attentats ou pour capturer des terroristes. Elle soutient aussi que les responsables de l’agence ont régulièrement menti aux élus du Congrès.

 

Diane Feinstein et la CIA sont à couteaux tirés. La sénatrice a accusé des cadres de l’agence d’avoir fouillé dans les ordinateurs des sénateurs et de leurs assistants, et d’avoir détruit des documents. Ces actes semblent aller à l’encontre de la Constitution américaine, qui prévoit la séparation des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif. La CIA a riposté en accusant le groupe de Mme Feinstein d’avoir commis des crimes en dérobant des documents.

 

Un ancien directeur de l’agence, Michael Hayden, a affirmé sur les ondes de Fox News que le rapport sénatorial reflète les « sentiments émotifs profonds » de Diane Feinstein, mais qu’il n’est pas objectif. Le sexisme larvé de la remarque n’est pas passé inaperçu.

 

Quand le scandale de la prison d’Abou Ghraib a éclaté, les lieutenants de George W. Bush ont commencé par dire que les mauvais traitements étaient le fait de quelques « pommes pourries ». Jusqu’à ce qu’on apprenne que les ordres venaient d’en haut et que l’on constate l’ampleur du phénomène. Ils ont ensuite parlé de techniques d’interrogation « augmentées ». Jusqu’à ce que la quasi-totalité des défenseurs des droits de la personne leur disent : laissez tomber les euphémismes, il s’agit de torture !

 

Enfin, ils ont entonné le refrain qui consiste à dire que, peu importe le vocabulaire utilisé, les interrogatoires musclés ont permis d’éventer des complots terroristes et de trouver Oussama ben Laden. C’est aussi ce que laisse entendre le film Zero Dark Thirty, qui raconte la mission des SEAL de la marine américaine à Abbottabad, où ils ont éliminé le chef d’al-Qaïda.

 

Si au contraire la torture ne permet d’obtenir aucun renseignement utile et nouveau, elle ne sert qu’à assouvir des pulsions sadiques, et les procès où l’on admet les « preuves » obtenues sous son empire ne valent pas mieux que ceux montés à une autre époque par le grand inquisiteur Tomás de Torquemada.

3 commentaires
  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 10 avril 2014 07 h 51

    dure question!

    Que feriez vous si vous avez entre vos mains le cerveau ( l'homme) qui a les plans de destruction massive de votre ville et que vous savez pertinement que le plan est en voie d'excecution...il vous reste 3 jours pour le dejouer. Quels moyens seraient ils a envisager pour enrayer cet attentat.....seriez vous pret a envisager la torture, oui ou non...
    Moi j'espere ne jamais a voir prendre une telle decision...
    pierre m de ruelle

    • Patrick Lépine - Inscrit 10 avril 2014 17 h 27

      @ réponse, n'acculez jamais cet homme à cette seule option envisageable ou digne d'avenir pour lui, et mieux, mettez beaucoup d'eau dans votre vin.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 10 avril 2014 18 h 40

    Bien évidemment....

    ...vous créez le scénario parfait pour justifier que la fin justifie les moyens.Mais bien
    en amont,que dites-vous à ces mêmes tortionnaires à qui les "renseignements" de
    cette agente de la côte-ouest les avertissaient qu'un pilote amateur n'était pas inté-
    ressé d'apprendre comment faire atterrir un avion??Quel aura été le degré de culpa-
    bilité de ceux-ci après le 11 septembre?Le ceux-ci comprend toute la hiérarchie jus-
    qu'au Président ratoureux...qui sait?Selon moi,leur mal-être aura été si énorme qu'ils
    se seront haïs eux-mêmes à tel point qu'ils se seront vengés par l'acquiescement à la
    torture pour en oublier leur trahison envers le peuple américain.C'est s'attaquer au
    messager plutôt qu'à l'importance du message.