La méprise

Ottawa — Quand Pauline Marois a déclenché les élections, en février, le reste du pays était très nerveux. Le premier ministre, Stephen Harper, a pris le soin, fait rare, de parler aux chefs des autres partis fédéraux et aux premiers ministres provinciaux pour éviter tout dérapage. Dans la presse, on s’est carrément mis à la recherche du prochain Capitaine Canada.

 

Trente-trois jours plus tard, c’est un véritable soupir de soulagement qu’on perçoit à Ottawa et ailleurs. Les larges sourires en disent long, et le premier ministre Harper s’est même permis de pavoiser aux Communes, félicitant sous l’ovation de ses troupes le libéral Philippe Couillard.

 

Personne n’ose toutefois affirmer que la cuisante défaite du Parti québécois annonce la fin du mouvement souverainiste. Chaque fois que des fédéralistes se sont laissés aller à faire pareille prédiction par le passé, ils s’en sont mordu les doigts. Comme l’a reconnu le chef libéral, Justin Trudeau, il y a encore des souverainistes convaincus.

 

Ils sont essoufflés, fatigués, blessés, désorientés à la suite des résultats de lundi. Ils prendront fort probablement une pause, bien nécessaire d’ailleurs, pour revoir leurs plans, mais ils n’abandonneront pas aisément leur cause.

 

Le reste du Canada et le gouvernement fédéral peuvent contribuer à la garder en veilleuse, comme ils peuvent au contraire, par leurs gestes et attitudes, réveiller le dragon qui dort. Durant cette campagne, les chefs fédéraux ont eu la prudence de rester à l’écart. Cela valait mieux pour eux, surtout pour Stephen Harper qui est mal aimé au Québec et qui semble incapable de véritablement saisir sa nature distincte.

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Depuis la fin des années 1950, il n’y a en fait que trois premiers ministres fédéraux qui y sont vraiment parvenus et qui ont tenté de donner une véritable portée à cette reconnaissance implicite ou explicite.

 

Le libéral Lester B. Pearson est le premier. Confronté à la montée de l’affirmation nationale des Québécois et des revendications des pères de la Révolution tranquille, il a accepté que les provinces puissent mettre sur pied leur propre régime public de pensions, compatible avec celui du fédéral. Le Québec, à qui cela était vraiment destiné, a été la seule province à s’en prévaloir. En matière de prêts aux étudiants, M. Pearson a accepté la notion de droit de retrait avec pleine compensation financière pour le Québec, un système encore en vigueur de nos jours.

 

Le conservateur Brian Mulroney a tenté de faire enchâsser dans la Constitution le caractère distinct du Québec avec les défunts accords du lac Meech et de Charlottetown. Le libéral Paul Martin a accepté de reconnaître, en faveur du Québec, le principe de l’asymétrie en matière de santé lors de la conclusion de l’accord sur la santé de 2004.

 

En revanche, le libéral Pierre Elliott Trudeau n’a pas hésité à marcher dans les plates-bandes des provinces et à imposer une constitution au Québec. Stephen Harper, pour sa part, a toujours défendu le respect du partage des pouvoirs et a généralement tenu cet engagement. Mais malgré ces différences, MM. Trudeau et Harper ont un point commun : les deux ont multiplié les efforts pour alimenter leur conception bien particulière du nationalisme canadien, M. Trudeau en misant entre autres sur le multiculturalisme et M. Harper, sur la monarchie et le passé militaire du pays. Dans les deux cas, on a droit à une vision qui occulte la réalité plurinationale du Canada, sauf quand cela est sans conséquence. Pour eux, la nation canadienne est unitaire.

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On me dira que M. Harper a fait adopter une motion reconnaissant la nation québécoise (pour piéger le Bloc québécois), mais celle-ci n’a pas de retombées concrètes. Le gouvernement fait souvent fi de la spécificité québécoise, qui est plus que linguistique.

 

En matière de justice, par exemple, le Québec voulait conserver le registre des armes d’épaule et continuer à miser sur la réhabilitation en matière de justice pour les jeunes contrevenants. Il s’est fait imposer un autre modèle dans les deux dossiers. Le Québec a aussi dû contester les tentatives fédérales d’imposer une commission canadienne des valeurs mobilières.

 

Le Québec a fini par avoir gain de cause en matière de formation de la main-d’oeuvre, mais parce qu’il a tenu tête à Ottawa. Craignant le déraillement de la politique phare de leur budget 2013, la Subvention canadienne pour l’emploi, les conservateurs ont reculé et accepté que Québec conserve son approche basée sur la concertation de tous les acteurs, une approche qui a fait ses preuves.

 

Et que dire de la nomination du juge Marc Nadon à la Cour suprême, nomination invalidée par la même cour le mois dernier après que le gouvernement eut ignoré les critères de sélection des trois juges québécois écrits noir sur blanc dans la loi. Un texte qui est le fruit d’un compromis historique, ont rappelé les juges.

 

La présence d’un interlocuteur plus accommodant à Québec est une occasion à saisir pour M. Harper pour rectifier le tir. Sinon, il lui restera la complaisance et l’intransigeance et, du coup, le risque, à moyen ou long terme, de raviver la flamme souverainiste.

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