La voix de l’inquiétude

L’intuition féminine en a pris pour son rhume ; Pauline Marois et le Parti québécois encore davantage. Même pour ceux, comme moi, qui croyaient que le PQ se dirigeait vers un mur, on reste bouche bée devant l’étendue du désaveu. Puis pris d’un frisson pour le sort cruel qui attendait la première femme première ministre du Québec.

 

La clôture de la soirée avait d’ailleurs des airs de Shakespeare, l’ex-première ministre faisant ses adieux entourée des princes de l’ombre, les trois hommes responsables des grandes chicanes, comme disait Michel David : Bernard Drainville, Jean-François Lisée, Pierre Karl Péladeau, tous déjà lancés dans leur prochaine campagne de séduction. Pauline Marois méritait d’être déposée de son trône plus élégamment.

 

De son côté, Philippe Couillard a beau parler de victoire pour le Parti libéral, tout le monde sait que les « vraies » questions sont ailleurs. Le 7 avril 2014, les « plaques tectoniques » n’ont pas tourné en faveur du PLQ, c’est le sol qui s’est dérobé sous les pieds du parti de Jacques Parizeau et de René Lévesque. Les simples résultats ne donnent pas la vraie mesure, en d’autres mots, du paysage politique. Car si le PQ est en charpie, c’est toute la scène politique qui l’est un peu aussi. À partir de maintenant, et pour les quatre prochaines années, tout est en mouvement, en commençant par le parti qui n’a cessé de perdre des plumes depuis 1994 et qui n’a jamais pu jouer franc jeu par rapport à ses véritables objectifs.

 

La morale de cette extraordinaire élection, elle est là : il y a tellement longtemps que le PQ se triture les méninges pour ne pas dire ce qu’il veut dire, qu’il sort ses sornettes de « bon gouvernement », « d’être à l’écoute de ce que veulent les Québécois », alors que le coeur est ailleurs, il y a tellement longtemps que la tête et l’âme de ce parti sont déconnectées qu’il est devenu une caricature de lui-même, une espèce de poupée mécanique dont l’exploit consiste à répéter ce qu’on pense que les gens veulent entendre.

 

Le député de Rosemont, Jean-François Lisée, dont la majorité a fondu de 8000 voix, nous en faisait d’ailleurs la démonstration en attendant l’arrivée de la chef du parti, lundi soir, se lançant tout de go à la défense des « groupes communautaires, de l’économie sociale et des ressources naturelles », promettant d’être « la voix de l’inquiétude des Québécois », feignant ne pas remarquer que l’inquiétude, pour l’instant, est davantage du côté de son parti. PKP, lui, a osé parler de « solidarité » sans s’étouffer. Comme ça, vous n’êtes pas si friands de notre projet de charte ? nous disait-on en substance. Pas de problèmes, on a d’autres jouets ici dans notre grand sac, attendez qu’on les trouve.

 

Ça ne pouvait plus durer. Un peu comme le Bloc québécois qui, à force de répéter le même vieux cliché, « la défense des intérêts du Québec », ne voyait pas que la corde était usée, ne comprenait pas qu’il y a des limites à détourner un noble objectif, la souveraineté, au simple profit de l’exercice du pouvoir, le PQ a, à son tour, frappé de plein fouet le mur de l’opportunisme politique. (Petite pensée pour Gilles Duceppe, ici, qui doit quand même se féliciter de ne pas s’être présenté à la tête du PQ.) Le Parti québécois a évidemment des racines plus profondes que le Bloc, qui est demeuré une construction un peu artificielle, mais si la déconfiture n’est pas la même, le problème de fond, lui, est similaire : a-t-on besoin d’un parti incapable de parler de ce qui le motive, de ce qui l’a mis au monde, un parti qui n’a pas hésité, dans le cas du PQ, de remballer ses idéaux sociaux-démocrates chaque fois qu’il les jugeait inopportuns ?

 

Bien que les remises en question n’étaient pas au rendez-vous lundi soir, de sévères examens de conscience attendent les membres du Parti québécois. C’est, du moins, la grâce qu’on leur souhaite. « Dire la vérité aux Québécois est porteur d’avenir », concluait un François Legault passablement rayonnant. Si l’avenir n’est pas pour autant garanti pour la CAQ, pas plus que pour Québec solidaire, remercions-les au moins d’avoir assaini la scène électorale par leur franc-parler, en plus de proposer, chacun à leur façon, de réelles solutions. (Merci aussi à François Legault et sa femme Isabelle d’avoir démontré qu’il est possible de faire campagne et de s’aimer en même temps. Un petit peu de baume sur beaucoup de bouette).

 

Devant un Parti libéral artificiellement gonflé, la grenouille qui se prend pour un boeuf, et un Parti québécois soudainement crevé, les tiers partis pourraient bien jouer un rôle plus créateur encore. Déjà, lundi soir, l’étonnant discours de Françoise David démontrait que son parti est le plus habilité à tenir le PLQ en joue.

 

Les jeux sont défaits, messieurs-dames, à vous de jouer.

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