La destination

Le temps de la campagne électorale, le chroniqueur rencontre des candidats des quatre principaux partis, histoire de sonder les origines de leur engagement politique et, peut-être, de conjurer son désenchantement.

Les mains de Frédéric Plamondon sont submergées. Sur la petite table devant lui, en plus d’une tasse qui conserve un cerne brun en souvenir du café qu’elle a contenu, il y a au moins trois piles de travaux d’étudiants, un téléphone, des stylos… « C’est un travail sur Machiavel », précise-t-il en con- solidant ses agrégats de feuilles. « Ça tombe bien, non ? »

 

Je n’ai eu aucun mal à trouver le prof de philo au cégep d’Alma quand je suis entré au café où nous nous rencontrons : je le connais déjà.

 

Un ami ? Dans la mesure où je l’appelle Fred, où il nous est arrivé assez souvent de discuter — le plus souvent de course à pied —, et quelques fois de boire un verre, on peut dire ça, oui.

 

Mais nous appartenons surtout à la même communauté d’idées. Et pas nécessairement celle de Québec solidaire, qui est la sienne, et dont j’admire le courage en même temps que j’en déplore cet angélisme qui la confine au folklore.

 

Nous sommes surtout, Fred et moi, de ceux qui n’en peuvent plus de la mise en marché politique, des alliances stratégiques. De ce jeu qui pue l’envie du pouvoir avant tout le reste.

 

C’est donc en lui que je fonde le plus d’espoir dans cette série. Pas que les autres ne m’aient pas paru sincères. Mais aucun ne m’aurait dit quelque chose qui ressemble à ce que Fred va laisser tomber quand je le questionne sur son engagement politique : « Je suis plus en faveur de la démocratie que de Québec solidaire. »

 

Le plus drôle, c’est que c’est Amir Khadir qui l’a en quelque sorte conforté dans cette position, et qui l’a poussé à se présenter pour QS à Alma, où il est prof de cégep, dans une circonscription qui vote péquiste depuis que le PQ existe.

 

« J’avais invité des politiciens à rencontrer les étudiants. J’étais curieux de voir s’ils parvenaient à s’extraire de l’exercice partisan, ce qui n’était pas souvent le cas. Mais Amir, lui, n’a pas essayé de vendre le programme de son parti. […] On a beaucoup discuté lui et moi, et je l’ai confronté sur plusieurs sujets, mais il n’a jamais montré de signe d’impatience. »

 

Fred a eu le sentiment qu’il pourrait donc bien vivre dans l’écosystème de QS même s’il s’inscrivait parfois dans la marge de la marge. Et être candidat, c’était aussi pour lui une manière d’appliquer en dehors de la classe les idées qu’il y prêche : l’engagement citoyen dans les affaires de la cité.

 

N’empêche que j’arrive mal à saisir comment un esprit libre comme le sien parvient à se plier à certains pans de l’exercice électoral. Comme celui de se vendre à tout prix.

 

« Des fois, je n’y arrive pas, avoue-t-il. Je sais que c’est idéaliste, mais pour ramener la confiance du citoyen, il me semble qu’il faudrait repenser la joute partisane. Avoir l’humilité de dire d’un autre candidat qu’il est mieux outillé que soi-même dans tel ou tel dossier. » Fonctionner en partenariat plutôt que dans l’affrontement perpétuel, propose-t-il.

 

Il est d’accord avec moi : ça n’arrivera pas. Pas sur ce versant-ci de l’éternité. La joute politique est un peu comme les bagarres au hockey. T’as beau les considérer comme une aberration, tu lèves la tête avec intérêt quand les gants tombent.

 

Ce qui nous amène sur le terrain de l’angélisme. C’est peut-être ce qui m’irrite le plus souverainement avec QS : le sentiment qu’il n’ira jamais plus loin parce qu’il se contentera toujours d’agir comme notre mauvaise conscience. Cette voix qui vient nous rappeler que nous nous trompons de chemin, exposant toutes nos errances, mais qui n’a à proposer qu’une voie de garage. Une route pas carrossable pour deux secondes, zéro confort, alors que visiblement, personne n’a envie de se faire bardasser.

 

C’est là que Fred défend le mieux son parti. Mais aussi son engagement politique.

 

« Moi non plus, je ne trouve pas ça réaliste l’objectif pour le pétrole. Mais ça n’a pas d’importance. Comprends-tu ? Ce qui compte, ce n’est pas les années, ce ne sont pas les chiffres. Ce qui compte, c’est l’objectif commun. Pour le moment, tout ce que les autres partis politiques proposent, à part QS et Option nationale, c’est de ramener l’électeur à lui-même, à son petit bonheur individuel. »

 

Pour Fred, détenir le pouvoir est secondaire. Ce qui compte, c’est l’intégrité, la cohérence. Les gains ne se mesurent pas toujours en sièges, mais parfois aussi dans l’influence que peuvent faire peser 7, 8, 9, 10 % des électeurs.

 

Au diable, l’épreuve du réel.

 

Pour Fred, ce qui importe, ce n’est pas de s’entendre sur les modalités du voyage. Je crois comprendre qu’il m’explique que si Québec solidaire monte si haut dans les nuages, c’est pour mieux montrer du doigt la destination.

À voir en vidéo

5 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 5 avril 2014 11 h 20

    Voilà!

    «Ce qui compte, ce n’est pas les années, ce ne sont pas les chiffres. Ce qui compte, c’est l’objectif commun.»

    QS et ON sont en effet les deux seuls partis à proposer ce qu'on appelait dans le temps des projets de société et non pas seulement les modalités de la gouvernance d'un système qui nous emmène dans le mur social (inégalités) et environnemental.

  • Gaetane Derome - Abonnée 5 avril 2014 16 h 05

    "l’épreuve du réel".

    "Au diable,l'epreuve du reel".
    Vraiment? La realite,c'est que la division des votes francophones parmis ces tiers partis risque de faire elire M.Couillard,version numero deux de John James Charest,et le parti le plus corrompu le PLQ.
    Et notre langue dans tout ca,si le PLQ est elu,c'est l'assimilation a cette mer anglophone autour de nous.La destination ce sera la la Louisanisation du Quebec..

    • François Dandurand - Inscrit 5 avril 2014 19 h 49

      Louisianisation! Encore un argumentation sur la peur. Mais quand en finira-t-on avec ces épouvantails et irons nous de l'avant confiants. Le Québec a dépassé sa peur de l'assimilation et de son complexe d'infériorité. Regardez ce que les réussites du Québec! Les francophones ne sont pas un bloc monolithique. Oui, monsieur Charest avait une mère anglophone. Ce n'est pas une tare. Arrêtez avec vos allusions à la pureté de la race.

    • Gaetane Derome - Abonnée 6 avril 2014 15 h 09

      M.Dandurand,
      Ou avez-vous dans mon commentaire des allusions "a la purete de la race"? J'ai parle de la langue.
      La plupart des quebecois,dont moi-meme,ont des ancetres autocthones,irlandais et autres.
      Il y a 57% des francophones au Quebec qui sont bilingues,mais au Canada seulement 8% des anglophones sont bilingues.
      Les francophones du ROC sont presque tous assimiles maintenant,tellement qu'on voit des familles ou les grands-parents francophones ne peuvent plus communiquer avec leurs petits-enfants qui ne parlent que l'anglais..
      Je suis pour un bilinguisme individuel mais non institutionnel.Assimiler sans etre assimiler..

  • Cyr Guillaume - Inscrit 6 avril 2014 01 h 30

    Bien d'accord avec Mme Derome

    Je vois très bien Philippe Couillard faire éclore des programmes de bilinguisme partout! Et pas seulement qu'au primaire. Oui, mais bilinguisme individuel, mais pas au bilinguisme étatique financé français-anglais. Les langues de l'avenir sont le Chinois (Mandarin), l'Espagnol, l'Arabe, et surement un peu l'Allemand. L'art de s'applaventrit devant seulement 3% (plus de 2 milliards de chinois sur la planète, alors pour ce qui est de langue de Shakespear qui ne compte que le commonwealth+ÉU on repassera) de la population mondiale, parce que celle-ci représente la langue internationale du moment, c'est ça la véritable cage à homards.