Ciel, le peuple!

La scène vaut la peine qu’on la rappelle. C’était au premier tour des élections municipales françaises. La grand-messe télévisuelle habituelle commençait. On attendait évidemment un mot, une réaction d’un représentant du gouvernement face à cette implantation municipale historique du Front national lors de ce premier tour. Ça tombait bien, la porte-parole du gouvernement Najat Vallaud-Belkacem était justement sur France 2.

 

Le pays était en quelque sorte suspendu à ses lèvres. On attendait un mot, une analyse permettant d’ouvrir le champ de la compréhension. La porte-parole du gouvernement ne trouva rien de mieux que de brandir le mot « fascistes » et d’appeler au « front républicain » contre la peste brune.

 

Fasciste, le candidat Robert Ménard (soutenu par le FN), fondateur de Reporter sans frontières et qui veut créer une mutuelle pour les plus pauvres de Béziers où, en passant, 50 % de la population a voté pour lui ! Fascistes, ces 20 % de Français qui ont voté FN dans les grandes villes de France ! Fascistes, ces centaines de milliers d’ouvriers et de chômeurs qui se sont rabattus sur un candidat FN à Forbach, à Nîmes et à Hénin-Baumont, des villes à forte tradition ouvrière et qui ont toujours été des bastions de la gauche !

 

Au fond, pourquoi ouvrir les livres d’histoire après 1945 puisque tout a été écrit à l’époque du maréchal Pétain ? Ne reste plus qu’à distribuer les étiquettes de collabos, à ressortir les brassards de la Résistance et à tondre quelques têtes. Ensuite, bien sûr, on ira prendre l’apéro avec les copains pour se raconter nos vaillants combats contre l’ogre raciste et on rentrera bien tranquillement à la maison avant de recommencer au second tour. Ah le doux frisson d’avoir rejoué l’Histoire avec un grand H !

 

S’il y a un discours qui en a pris pour son grade dimanche dernier en France, c’est bien celui-là. D’ailleurs, comme par hasard, Madame Belkacem n’est plus porte-parole de la présidence. Car on ne pouvait pas être plus clair pour exprimer jusqu’à quel point une certaine partie de la gauche ne comprenait plus rien à ce qui se passait dans les couches populaires. Avec l’arrivée de Marine Le Pen, en effet, le vote du FN s’est radicalement transformé. D’un vote de petits commerçants poujadistes anti-État aux relents d’Algérie française, il est devenu un vote ouvrier qui se recrute dans les zones dévastées du pays. Le FN est, de loin, le premier parti ouvrier de la France ! Il attire même aujourd’hui d’anciens cadres de la CGT, du Parti communiste et du Parti socialiste.

 

Or, au lieu d’affronter ces défis, la gauche s’est depuis François Mitterrand réfugiée dans le déni, soit par ignorance, soit par pur calcul électoral. En campagne électorale, François Hollande avait semblé comprendre qu’il ne remporterait pas ces élections s’il ne s’adressait pas à cet électorat désoeuvré qu’avait rejoint, un temps, Nicolas Sarkozy. Au lieu de se contenter de flatter le premier rappeur de banlieue, il s’est rendu dans ces zones souvent situées à 50 km des villes où se réfugie une population de « petits Blancs » qui vivote souvent repoussée par les quartiers immigrants de la proche banlieue. On trouve là les vrais perdants de la mondialisation. Ceux que personne n’intéresse. Surtout pas l’extrême gauche qui ne recrute que parmi les bobos des grandes villes.

 

Qui sont ces gens ? Des Français ordinaires qui ne mangent pas de sushi et qui préfèrent même le kebab puisque de toute façon il n’y a plus que ça là où ils habitent. Loin des HLM, où l’immigration se regroupe par ethnies, ils vivent dans de petits pavillons décrépits et ne vont jamais sur Twitter. Cette France ringarde vit toujours en couple et n’a pas compris qu’à Paris, on se déchire sur le mariage gai et la théorie du genre.

 

Sitôt élu, François Hollande, tout occupé à ses réformes économiques structurelles certes nécessaires, a oublié ces gens sans qui — plusieurs rapports internes le lui avaient pourtant bien fait remarquer — il ne saurait être audible. Le naturel est revenu au galop. C’est d’ailleurs ce que lui intimait le think tank Terra Nova, qui considère que le PS n’a plus à s’intéresser à ces populations sacrifiées, juste bonnes à être rééduquées. Des populations qui notamment souffrent directement de l’immigration pauvre qui caractérise la France. Immigration qui accentue la compétition pour les derniers emplois sans qualification.

 

Contrairement aux élites mondialisées qui se félicitent de ne plus avoir d’appartenance pour aller travailler en Arabie saoudite ou en Californie, ce petit peuple précaire est encore heureux, lui, d’avoir une identité nationale et sexuelle, une famille stable et une école qui ne se transforme pas en laboratoire. Ce sont ces couches populaires qui ont parlé dimanche dernier, soit en s’abstenant, soit en votant Front national. Or la seule personnalité à gauche qui semble encore en phase avec cette France profonde se nomme Manuel Valls. Ce n’est pas un hasard s’il a insisté mercredi, non seulement sur la crise économique, mais sur « la crise d’identité » qui déchire la France. C’est pourquoi il est peut-être la dernière carte des socialistes, mais aussi peut-être leur ultime chance.

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15 commentaires
  • Marc Bourdeau - Abonné 4 avril 2014 03 h 08

    Crise

    Crise économique, crise d'identité, crise européenne, crise en Ukraine, crise au moyen-orient,,, crise partout, l'horizon est bouché. Tempëte.
    On se réfugie oú on peut.

    Belle analyse de Roux!

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 4 avril 2014 06 h 18

    État de la démocratie

    Dans les pays encore démocratiques, le pouvoir a pour fonction de faire accepter par les populations des décisions prises à l'extérieur du pouvoir - essentiellement par des décideurs internationaux (multinationales, banques, Bourse, etc.).

    La perte d'influence du citoyen sur sa vie quotidienne explique largement les replis identitaires tels que le Front national en France. Il y a là une sorte d'esprit du temps.

    Desrosiers
    Val David

    • Yvan Dutil - Inscrit 4 avril 2014 11 h 12

      En fait, c'est la complexification du monde et la raréfication des ressources qui limite le pouvoir du peuple. Le contrôle disparait donc sans qu'il n'y ait vraiment de coupable. C'est une conséquence normale de l'évolution des sociétés.

    • Bernard Plante - Abonné 4 avril 2014 14 h 39

      M. Dutil,

      Ce qui se passe actuellement n'est pas «une conséquence normale de l'évolution des sociétés» mais bien une conséquence de l'évolution de sociétés dirigées en fonction de paradigmes purement économiques. À ce titre, je vous recommande de lire à propos de 1) la «théorie de l'agence» (expliquant la flambée des salaires des dirigeants et les fameux parachutes dorés) et de 2) la «théorie des coûts de transactions» (expliquant la délocalisation des emplois vers les pays en développement). Le problème provient du fait que ces deux théories ont été appliquées aveuglément pour procéder à la mondialisation dans laquelle nous vivons maintenant malgré nous. Disons que cette façon de procéder se compare avec la façon dont le FMI a appliqué aveuglément des formules (qu'il a depuis lui-même reconnues comme étant erronées) pour mettre la Grèce, l'Italie, etc. en mode survie.

      La société actuelle est donc le simple reflet d'un paradigme économique qui ne tient pas compte des autres aspects. Ce paradigme étant en train d'user la planète et les êtres qui y vivent, un nouveau paradigme surgira tôt ou tard, mettant fin à ce que vous identifiez comme une conséquence «normale» qui est en fait artificiellement créée.

      Par ailleurs, la complexification du monde dont vous parlez plaît grandement aux dirigeants mal intentionnés qui y trouvent un refuge bien pratique pour éviter que le peuple fouille trop dans ses affaires...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 avril 2014 07 h 44

    Le PS doit se réveiller

    Bravo !

  • Sylvain-Samuel Brûlé - Inscrit 4 avril 2014 08 h 28

    Belle analyse

    Félicitations pour vos analyses justes qui s'écratent du discours politically correct ambiant.

    J'ai remarqué depuis longtemps qu'une certaine élite s'imagine dans un perpétuel remake de la deuxième guerre mondiale. Ainsi, lorsque les «indigènes» s'inquiètent ou s'impatientent face à l'imigration musulmane et lorsqu'un parti daigne enfin s'attarder à ce malaise, il ne peut évidemment s'agir que du retour d'une nouvelle forme d'antisémitisme...

    Beau clin d'oeil à Couillard dans le dernier paragraphe...

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 4 avril 2014 12 h 43

      M. Brûlé, je vous invite à lire le commentaire de M. Martin Blanchard ici bas, qui dénonce la supercherie dont M. Rioux se fait le porte-voix idéologique:

      «L'extrême-droite a progressé parce que les électeurs(trices) de gauche se sont abstenus aux dernières élections municipales françaises, parce que ces personnes ne se reconnaissent pas dans les politiques de droite de Hollande et se reconnaissent encore moins dans Manuel Valls.»

      Merci.

    • Sylvain-Samuel Brûlé - Inscrit 4 avril 2014 15 h 25

      M. Leblond,

      Et si, plutôt que de ne pas se reconnaître dans les politiques "de droite" de M. Hollande, les électeurs de gauche le trouvaient tout simplement incompétent et indigne de réélection?

      Et qu'est-ce qui vous dit qu'il n'y a pas d'autres sympathisants frontistes parmi les abstentionnistes? Comme si les abstentionnistes étaient nécessairement à peu près tous des partisans "cachés" des socialistes...

  • André Martin - Inscrit 4 avril 2014 09 h 15

    La France en a marre...

    De loin, la meilleur analyse sur ce changement de ton en France. Cependant Manuel Valls assassine volontiers les humoristes, dont un qui est certainement plus en phase avec ce qui se passe en France actuellement que ce pathétique clown de service.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 4 avril 2014 12 h 45

      La France s'est surtout faite dire de regarder ailleurs pendant que ses élites l'exploitent.

      PS = UMP. Alors la gauche est démobilisée.