Une histoire, des histoires

Thomas King, de Guelph en Ontario, est l’auteur de L’Indien malcommode et d’Une brève histoire des Indiens au Canada.
Photo: La Presse canadienne (photo) Hartley Goodweather Thomas King, de Guelph en Ontario, est l’auteur de L’Indien malcommode et d’Une brève histoire des Indiens au Canada.

Dans L’Indien malcommode, cet essai célébré de Thomas King qui y réécrit l’histoire de l’Amérique du Nord d’un point de vue autochtone, une contradiction, tout à coup, saute aux yeux. « Quel mal y a-t-il, demande l’auteur, à demander à un acteur indien de jouer au médecin, ou à l’avocat, ou au joueur de baseball, ou au sale richard que tout le monde déteste ? Les acteurs noirs jouent toutes sortes de personnages [:] pilote de combat […], conseiller matrimonial […], superhéros… »

 

Jusque-là, ça va. Mais après avoir énuméré toute une brochette d’acteurs autochtones hollywoodiens, King ajoute : « [ils] jouaient, et pour la plupart continuent de jouer, des Indiens, avec une régularité sidérante. Le plus souvent dans des rôles mineurs. […] J’ai consacré pas mal de temps à trouver des acteurs indiens […] à qui on a fait jouer des premiers ou des seconds rôles de personnages qui n’étaient pas indiens, et je n’en ai pas trouvé beaucoup. »

 

D’accord. Mais on n’a jamais demandé à Will Smith ou Denzel Washington d’incarner des personnages qui n’étaient pas noirs. Question : pour piloter un avion de chasse, un Chippewa ou un Cri doit-il cesser d’être un Indien ? Dans ce glissement de sens dont l’auteur lui-même ne paraît pas se rendre compte, on peut voir la plus éloquente illustration du fait qu’être Indien, ce n’est pas seulement une réalité ethnique, c’est aussi l’enfermement dans un stéréotype culturel fabriqué et renforcé par la mythologie populaire.

 

Les Noirs et les Latinos nord-américains ont eux aussi à composer avec ces ghettos de la perception et de la représentation créés par l’imaginaire du grand public. La différence, c’est que ces minorités considèrent le plus souvent l’assimilation et l’American way of life comme un avenir souhaitable, un sort enviable. Pas les Indiens d’Amérique, qui incarnent la résistance au melting pot.

 

Dans une nouvelle du recueil qui sort en même temps que L’Indien malcommode, on trouve un bout dialogué qui résume à merveille cette délicate question identitaire. Un jeune autochtone lit, pour un devoir, le passage de la Loi sur les Indiens où il est stipulé que tout « Sauvage » qui devient médecin, avocat, notaire ou prêtre pourra, « en adressant une pétition au Surintendant-général », être libéré de son statut d’Indien. « Belle façon de limiter les choix offerts aux autochtones, observe son grand-père. – Absolument, opine le petit-fils. Je ne crois pas que j’aurais envie d’être “émancipé”, moi. – Ça sonne mieux qu’“assimilé”, renchérit l’aîné. Mais ça revient probablement au même. »

 

Traduit ici

 

Quand l’émancipation devient une menace… Toute la tragédie amérindienne est dans ce dilemme apparemment insoluble. En même temps, le biais politique de l’auteur est transparent dans cet échange, car si je lis bien la citation, il faut, pour se voir accorder l’émancipation, présenter une demande officielle en ce sens. N’en déplaise à Thomas King, il ne semble donc pas qu’une telle disposition légale ait réellement pour effet de « limiter les choix offerts aux autochtones ». La réalité est évidemment plus complexe, comme toujours. Il est plutôt rare de voir le jupon de l’essayiste dépasser autant chez ce créateur de fictions dont l’ironie et un humour délirant et absurde demeurent les armes favorites. Il est d’habitude plus subtil.

 

Mais bon, je n’essaierai pas de dissimuler l’immense plaisir que j’éprouve en voyant les nouvelles de ce recueil enfin traduites en français. Et non seulement traduites en français, mais en français du Québec, ce qui, sans vouloir paraître chauvin, fait une énorme différence. Mon ravissement personnel devant ce Toronto où des personnages blancs s’exclament « Saint-Sicroche ! » et « Sainte-Bénite ! » pourrait sembler un peu égoïste, mais tous les lecteurs de fiction nord-américaine traduite à Paris seront d’accord avec moi pour dire qu’un Canadien qui dit « Ça parle au diable » et qu’un jeune autochtone qui se sauce dans une piscine ont plus d’allure que les « sapristi » et les « faire trempette » que l’inévitable traducteur hexagonal leur aurait mis en bouche.

 

Inévitable ? Justement pas. En traduisant des auteurs comme Thomas King, les Québécois, en plus de réoccuper symboliquement un espace imaginaire continental, retrouvent enfin ce rôle de truchements et d’interprètes qui fut le leur auprès des nations de l’Amérique avant l’expansion anglo-saxonne et la Conquête.

 

Terre et territoire

 

Si l’essai de King est, par certains côtés, éclairant, il n’a rien de cet enchantement de lecture que procurent ses nouvelles. L’imagination provocante et cocasse mise en oeuvre dans ces dernières se plie moins bien à l’exercice d’une réflexion cohérente. Tout de même, il passe ses messages, son argumentation ne manque pas de force. « Pour maintenir le culte et le caractère sacré de l’Indien mort, l’Amérique du Nord a décidé que les Indiens vivants d’aujourd’hui ne peuvent pas être de vrais Indiens. […] L’un est un rappel romantique d’un passé héroïque mais fictif. L’autre est tout simplement une surprise contemporaine désagréable. »

 

Un des chapitres les plus instructifs arrive à la fin du livre, alors que King, pour terminer sur une note positive, et après avoir relevé la constante de toutes les luttes aborigènes — le titre foncier et la revendication territoriale, autrement dit, dans le Dakota du Nord comme au Chiapas, la terre toujours —, King, donc, détaille deux importantes ententes qui offrent pour la suite des choses des modèles prometteurs encore qu’imparfaits : la Loi sur le règlement des revendications foncières des autochtones de l’Alaska ; l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut.

 

Dommage qu’il connaisse moins bien la situation des Cris du Québec (il confond, à un moment donné, les projets hydroélectriques de la Baie-James et de Grande-Baleine). La paix des braves (4,5 milliards sur 50 ans et un rôle de partenaire économique) et le gouvernement régional du territoire d’Eeyou Istchee (330 000 kilomètres carrés gérés en collégialité 50 % - 50 % avec les non-autochtones) ne sont pas des solutions locales dont le Québec aura à rougir devant l’histoire.

L’Indien malcommode

Thomas King Traduit de l’anglais (canadien) par Daniel Poliquin Boréal Montréal, 2014, 318 pages

Une brève histoire des Indiens au Canada

Thomas King Traduit de l’anglais (canadien) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné Boréal Montréal, 2014, 292 pages


 
1 commentaire
  • Michelle Morin - Inscrite 6 avril 2014 12 h 32

    traduction

    Pour les besoins de la cause , je comprend qu'on puisse parler de la traduction en français québécois.
    Mon ravissement serait par ailleurs complet si Louis Hamelin nous révélait que Daniel Poliquin est un remarquable auteur traducteur et fier Franco-Ontarien!

    Il est bon de se souvenir que le français hors Québec est encore vivant , il faut le souligner et s'en réjouir à la moindre occasion .