La mère immortelle

Dans L’album multicolore de Louise Dupré, nous entrons dans ce qu’il y a d’unique et de plus banal à la fois : le lien qui unit l’enfant à celle qui lui a donné la vie.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dans L’album multicolore de Louise Dupré, nous entrons dans ce qu’il y a d’unique et de plus banal à la fois : le lien qui unit l’enfant à celle qui lui a donné la vie.

Les livres entre eux font parfois l’effet de vases communicants. À peine sortie des Recommencements d’Hélène Dorion, je suis entrée dans L’album multicolore de Louise Dupré, pour retrouver la même scène initiale. Celle que je me refuse à imaginer pour moi-même : la fille devant sa mère morte.

 

D’un récit à l’autre, certaines phrases semblent se répondre en écho, se toucher presque, s’aimanter, dans leur résonance intérieure et leur portée universelle. Forcément. Nous entrons dans ce qu’il y a d’unique et de plus banal à la fois : le lien qui unit l’enfant à celle qui lui a donné la vie. Et dans les deux cas ici : la relation toute particulière entre mère et fille. Ce lien, cette relation, à jamais brisés.

 

Plus encore, nous sommes confrontés à la mort annoncée. La mort annoncée de l’enfant devant la mort de sa mère. Ce qui s’insinue en nous: l’urgence de vivre tout autant que le besoin de regarder en arrière. Pour mieux se recentrer sur l’essentiel ?

 

Ce que je vois dans L’album multicolore est immense, vertigineux. Beaucoup de douceur, de tristesse. De tendresse. D’incompréhension. De culpabilité. De souvenirs. De trous. De réflexions. De questions. De remises en question. Que ce livre est riche. Arriverai-je à en faire le tour ?

 

Il n’y a pas de subterfuge. Pas de barrière entre auteure et narratrice. Pas de faux-fuyant de la part de Louise Dupré. Elle ne se cache plus dans la fiction, dans le poème. Même si elle demeure tout entière dans l’écriture.

 

Elle dit qui elle est, mère d’une fille, grand-mère d’un petit garçon, ex-enseignante, poète, romancière… Elle parle de ses livres, donne leur titre quand vient le temps d’évoquer son travail d’écrivaine et le regard que sa mère portait sur son oeuvre.

 

Rien de surfait ici, au contraire. Aucun narcissisme non plus. Ni impudeur malsaine. Simplement quelqu’un, une grande écrivaine, qui ne peut s’empêcher d’écrire, qui plonge en elle-même face à la mort de sa mère.

 

Survivre à sa mère

 

J’entre dans L’album multicolore et c’est Louise Dupré, tout de suite, que je vois, regardant sa mère morte. « Je la regarde dans son lit, blanche, aussi blanche que le drap. Elle vient de mourir, ma mère, et je ne le crois pas. »

 

Cette nuit-là, sa mère, 97 ans, souffrait beaucoup. On lui avait administré, à la demande de sa fille, une forte dose de morphine. Mais rien n’indiquait qu’elle allait mourir cette nuit-là, elle qui une semaine auparavant prenait l’apéritif chez elle avec sa fille, elle qui disait qu’elle serait centenaire et qui avait fini par berner tout le monde.

 

Je vois Louise Dupré seule avec le corps de sa mère morte qui refroidit dans la chambre d’hôpital. Elle attend ses deux frères. Elle caresse le visage de sa mère morte, parle à sa mère morte. « Je lui dis que je l’aime, c’est plus facile pour moi que quand elle était vivante, elle n’a jamais apprécié les grandes effusions. »

 

Les frères arrivent. Échange de quelques souvenirs. Discussion à propos des funérailles pour lesquelles la mère n’a fourni aucune indication. Plus tard, Louise Dupré se demandera pourquoi sa mère n’avait rien dit là-dessus. Refus de sa propre mort ? « La capacité de déni de ma mère. » Ou, plus simplement, le désir de protéger encore et toujours ses oisillons, de faire en sorte qu’ils restent du côté de la vie ?

 

Plus tard, Dupré mesurera petit à petit tout ce que sa mère lui a légué. Elle verra ce qu’elle refusait de voir, à quel point elle est bien la fille de sa mère, à quel point elle lui ressemble sur certains points : la non-croyance en Dieu, l’anxiété, la pudeur, les petites superstitions… Elle se rappellera certaines phrases récurrentes, propres à la génération de femmes ayant vécu sous l’ère Duplessis, et avant : « Il ne faut pas s’écouter. »

 

Plus tard, Dupré s’en voudra de ne pas s’être suffisamment intéressée à sa mère, à ce qu’elle disait, de ne pas l’avoir interrogée sur sa vie avant le mariage, avant les maternités. Et sur l’histoire familiale ancestrale dont la mère représentait le terreau de la mémoire.

 

Plus tard, elle s’en voudra surtout de ne pas avoir été la bonne fille qui aurait pris en charge sa mère vieillissante, fragile, chez elle, délaissant sa vie active, moderne. Elle s’en voudra d’avoir à l’insu de sa mère cherché avec ses frères à la « placer ». Et même de son vivant, écrit cette aînée de famille : « Cette impression de négliger sa mère quand on ne répond pas à toutes ses volontés. »

 

La roue du temps

 

Plus tard, elle retombera nécessairement dans l’enfance. Elle reverra sa mère jeune, aimante, chef de bande, souveraine. Elle reverra la petite fille brune qu’elle était elle-même, l’enfant, l’adolescente qu’elle était en face de sa mère vivante.

 

Plus tard, écrivant sur sa mère, elle se verra apparaître en creux puis se demandera ce qu’elle cherche au juste en écrivant : « Et si je me leurrais ? Si mon récit était porté par le désir enfoui de défigurer mon enfance, d’en faire une histoire recevable, avec des causes et des effets, un début et une fin ? »

 

Plus tard, elle constatera que la liberté à laquelle elle croyait pouvoir accéder comme écrivaine à la mort de sa mère n’advient pas.

 

« Même morte, une mère reste bien vivante, avec sa voix, sa silhouette voûtée, ses mimiques, ses gestes, ses phrases les plus banales. » Impossible de faire autrement : la fille cherche encore à protéger la mémoire de sa mère.

 

Puis : « Elle ne mourra pour moi qu’au moment de ma propre mort. »

 

Mais tout cela viendra plus tard, dans les jours, les mois, l’année à venir. Pour l’instant, dans mon arrêt sur image, Louise Dupré, telle que je la vois, s’apprête à quitter la chambre d’hôpital où sa mère vient de mourir : « Pour la première fois, j’entrevois ma propre mort dans un lit d’hôpital par une nuit glaciale de décembre. »

 

Je retourne aux Recommencements d’Hélène Dorion, à la dernière phrase de son livre, et je m’accroche à la vie : « Tout, dans l’éphémère qui danse avec moi. »

***

 

Louise Dupré en 5 dates

 

1984: Prix Alfred-DesRochers pour son recueil La peau familière.

 

1993: Grand Prix du Festival international de la poésie pour son recueil Noir déjà.

 

1996-1997: Prix de la Société des écrivains canadiens et Prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec pour son roman La Memoria.

 

2006: Création de sa pièce sur les rapports mère-fille Tout comme elle, à l’Usine C, dans une mise en scène de Brigitte Haentjens, avec 50 comédiennes sur scène.

 

2011: Grand Prix du Festival international de la poésie et Prix du Gouverneur général pour son recueil Plus haut que les flammes.

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L’album multicolore

Louise Dupré