Le Rwanda, 20 ans plus tard

Il y aura vingt ans dimanche prochain, le 6 avril 1994, dans le seul attentat ayant jamais tué d’un coup deux présidents en exercice (le Rwandais Juvénal Habyarimana et le Burundais Cyprien Ntaryamira), un avion s’écrasait à Kigali, et commençait l’un des plus grands massacres de la fin du XXe siècle, voire de tout le XXe siècle.

 

Le génocide rwandais, vingt ans plus tard, revient hanter la conscience de l’humanité. Entre 400 000 et 800 000 morts en trois mois, sur un minuscule territoire enclavé, peuplé à l’époque de quelque 6 millions d’habitants (10 millions aujourd’hui), entre immixtions et laisser-faire des puissances étrangères, entre rivalités politiques, tensions raciales et folie meurtrière, entre massacres planifiés et violences spontanées, entre pulsions génocidaires et autodéfense légitime…

 

Ces épouvantables événements au Rwanda, au cours desquels des leaders politiques de la majorité hutue, au pouvoir à l’époque, ont appelé au massacre systématique de membres de la minorité tutsie, interpellent aujourd’hui notre conscience, par leur intensité meurtrière peut-être sans précédent.

 

Mais ils interpellent aussi notre sens critique et notre capacité avec le recul historique — à faire la part des choses. Car ce dont a besoin notre regard sur le Rwanda vingt ans après, c’est aussi d’une saine dose de révisionnisme.

 

Car le « révisionnisme », contrairement à l’usage limitatif et habituel qui est fait de ce mot, n’est pas forcément une infamie. Exemple : dans le numéro courant de l’hebdomadaire Marianne (daté 28 mars 2014), le journaliste Pierre Péan, interviewant un ancien haut gradé du régime actuel à Kigali, remet en avant de façon crédible la thèse selon laquelle c’est bien le Front patriotique rwandais (FPR) de l’actuel président Paul Kagame qui avait tiré le missile et abattu l’avion des deux présidents.

 

Le révisionnisme est bien entendu infâme s’il consiste, par exemple, à remettre en question le génocide des juifs entre 1939 et 1945 par le régime nazi allemand, où la réalité des faits est aujourd’hui établie à 99,99 %.

 

Il serait vil et infâme — et contraire à la réalité — d’aller clamer que les juifs, ou « des » juifs, au début de la Seconde Guerre mondiale ou juste avant, auraient mené des attaques armées organisées contre le pouvoir allemand, perpétré des massacres d’Allemands à grande échelle, occupé du territoire allemand, ou déplacé de force des populations allemandes.

 

Mais si, dans le paragraphe qui précède, on remplace le mot « allemand » par le mot « rwandais » (ou le mot « hutu »), on décrit exactement ce qu’a fait le FPR dans sa marche au pouvoir. Une conquête longuement mûrie, qui a commencé non pas le 6 avril 1994, mais une nuit d’octobre 1990, avec une invasion en bonne et due forme d’une partie du Rwanda par des paramilitaires tutsis bien entraînés, venus d’Ouganda, rêvant de rétablir leur pouvoir minoritaire.

 

Au fil des trois années et demie qui suivront, ce seront massacres (faisant des milliers, voire des dizaines de milliers de victimes), déplacements de populations manu militari, occupation d’un quart du territoire national… Avec pour résultat des centaines de milliers de réfugiés, pour la plupart hutus, chassés du nord puis massés autour de Kigali dans de sordides campements de fortune (où a pu mûrir, dans quelques cerveaux malades, le désir fou de se venger et « d’exterminer tous ces cloportes de Tutsis »).

 

Et on n’a pas parlé des horreurs qu’a exportées dans la région des Grands Lacs, principalement en RDC (Congo), le régime de Paul Kagame après son installation au pouvoir : massacres de fugitifs hutus identifiés à l’ancien régime, soutien à des groupes de guérilla tutsis, spoliation des richesses naturelles au Kivu, etc. : toutes choses solidement documentées par moult rapports de l’ONU, d’Amnesty International et de Human Rights Watch, et qui ont valu à Kigali un relatif refroidissement de ses appuis européens et américains.

 

Tous ces faits ne minimisent nullement l’horreur de la période avril-juin 1994, ni son caractère raciste voire génocidaire. Mais ils la remettent en contexte et répartissent les responsabilités bien autrement que dans la lecture univoque, intéressée, simple, trop simple, qui s’est imposée depuis 20 ans.

 

Une lecture myope des faits, hollywoodienne, trop limitée dans le temps et dans l’espace, a conforté au pouvoir un dictateur intolérant, qui emprisonne les dissidents (Victoire Ingabiré) ou les fait assassiner à l’étranger (Patrick Karegeya, ex-allié défroqué, tué en janvier à Johannesburg). Un dictateur bien assis sur une vision tronquée, et ultimement mensongère, des tragiques événements de 1994.

 

Vivement un peu de révisionnisme !


François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada.

13 commentaires
  • Steve Brown - Inscrit 31 mars 2014 06 h 37

    Le génocide rwandais

    L'attentat contre le président Juvénal Habyarimana a déclenché des violences spontanées et amorcé un génocide planifié longtemps auparavant.

    La triste vérité:
    << Les dirigeants français ont reçu à l'Élysée et à Matignon les représentants de l'État génocidaire rwandais, le 27 avril 1994, au moment où cet État procédait depuis près d'un mois à l'élimination de la composante Tutsi de la population. L'idée qui vient immédiatement à l'esprit, c'est qu'ils ne savaient pas. Mais cet argument n'est pas plausible. La déclassification des archives américaines du Pentagone a révélé que même les dirigeants américains étaient informés du génocide qui se préparait, bien avant son déclenchement. >>

    http://survie67.free.fr/Rwanda/JPGouteux_reparatio

    http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/

    Steve Brown
    Charny

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 31 mars 2014 08 h 54

    Un bémol

    J'apprécie beaucoup cette ouverture à une relecture de l'histoire qui ne se limiterait pas à la version onusienne commandée par Hillary Clinton. Nous ni sommes pas encore habitués, dans un pays où le pantin Général Dallaire est perçu comme un héros tragique et où un journaliste d'enquête est condamné comme négationniste.

    Toutefois, je note un malentendu : les troupes qui ont envahi le Rwanda en 1990 n'étaient pas tutsis mais rwandaises, et d'abord guidées par une volonté de défaire le gouvernement clientéliste et autocrate. Puis, le chef charismatique de cette guérilla a été abattu dans son propre camp (!) et Paul Kagame, craint et détesté, a pris le pouvoir, de retour d'une formation militaire aux États-Unis. Les massacres se sont poursuivis durant 4 ans, jusqu'aux terribles événements de 1994, et ont repris peu après, cette fois avec l'idéologie ethnique affichée, tant chez le FPR que chez les Interahamwe.

    C'est dans ce contexte que le terme "génocide" est apparu, pour éviter de considérer les massacres comme s'inscrivant dans une guerre civile, mais seulement après que Paul ait pris le pouvoir, de façon à ce qu'il ne soit plus possible que le pouvoir lui échappe.

  • Gilbert Troutet - Abonné 31 mars 2014 09 h 23

    Excellente mise au point

    Merci, Monsieur Brousseau, de rétablir les faits à propos de la tragédie rwandaise de 1994.

    On se rappelle en effet que l'actuel chef d'État, Paul Kagamé, a été formé comme militaire aux États-Unis. Pour constituer ensuite une armée rebelle en Ouganda (le FPR), qui a mené des attaques meurtrières et répétées au nord du Rwanda à partir de 1990, puis envahi ensuite le pays comme vous le décrivez. On se doute aussi que l'attaque contre l'avion des présidents rwandais et burundais était l'oeuvre du FPR. Les massacres qui ont suivi sont la conséquence de ces événements.

    Non content de prendre le contrôle du pays en 1994, Paul Kagamé a ensuite lancé ses troupes à la poursuite de réfugiés qui avaient fui au Congo voisin, massacrant des populations entières, y compris vieillards, femmes et enfants. Kagamé fait aussi assassiner ses opposants, aujourd'hui encore, dans les pays étrangers : vous faites bien de le souligner. Il devrait être poursuivi pour crimes contre l'humanité. Pas de danger cependant : c'est un ami et un bon collaborateur des multinationales, qui permet l'accès aux richesses minières du Congo voisin. C'est pour cette raison que les États-Unis l'ont appuyé militairement et soutenu en coulisses. Voir cette entrevue avec Charles Onana, un journaliste franco-camerounais, qui vient de publier un livre sur la tragédie rwandaise:
    http://www.marianne.net/Quelle-verite-pour-le-Rwan

  • Steve Brown - Inscrit 31 mars 2014 09 h 32

    Cet éditorial: Le Rwanda, 20 ans plus tard

    Un génocide est injustifiable. De plus, il faut être aventurier pour comparer de cette façon la "Shoah" au "génocide" des tutsis de 1994. Pourquoi oublier l'accord de paix d'Arusha?

    « L'accord de paix d'Arusha

    Après trois ans de guerre entre le FPR et le gouvernement rwandais, un accord de paix est signé entre les belligérants à l'issue de laborieuses négociations sous les auspices de l'O.U.A. mais aussi de certaines puissances occidentales. C'est le fameux Accord de Paix d'Arusha du 4/8/1993 pour le partage du pouvoir, qui ne sera jamais mis en application. Dès le lendemain de sa signature, le Président HABYARIMANA du Rwanda le désignait de "simple chiffon de papier. C'est dire donc que celui-ci n'attachait aucune importance à ce document, qu'il avait signé selon certains, pour ne pas irriter les bailleurs de fonds. »

    http://www.memoireonline.com/09/07/616/faillite-on

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 31 mars 2014 11 h 11

      M. Kagamé considérait également l'accord de paix comme un entracte destiné au renforcement des parties en présence. Le bon Général Dallaire a alors entrepris de désarmer les Forces rwandaises, tout en laissant le FPR investir secrètement Kigali, recevant armes et munitions par des convois de l'ombre.

      Dans les jours qui précèdent le double assassinat présidentiel dont les coupables restent impunis (l'assassinat a été d'abord inclus dans le mandat du Tribunal spécial sur le Rwanda, avant d'en être exclus à la demande de Hillary Clinton), Dallaire écrit d'ailleurs une lettre à Paul Kagamé pour lui dresser la liste des armes qu'il sait en sa possession et dont il lui demande de se débarasser. Figurent des missiles sol-air. Kagamé ne rendra jamais les armes, mais s'en servira pour conquérir le pays dès le 7 avril, réagissant trop promptement aux assassinats des Présidents.

    • Steve Brown - Inscrit 31 mars 2014 13 h 22

      Vous semblez bien renseigné. Où trouvez-vous vos sources?

      « Dallaire écrit d'ailleurs une lettre à Paul Kagamé pour lui dresser la liste des armes qu'il sait en sa possession et dont il lui demande de se débarasser. Figurent des missiles sol-air. »

      Il s'agit d'une insinuation. Cette chronique commémore un génocide et non de l'affrontement de deux armées.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 31 mars 2014 16 h 20

      C'est important de se renseigner pour discuter d'un enjeu aussi sérieux que celui-ci. Le document signé de la main du général Dallaire figure dans l'essai documenté "Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali", de Robin Philpot, et dans "Rwanda : Crimes, mensonges et étouffement de la vérité", du même auteur, dans lequel il persiste et répond à ses calomnieurs.

      Il est également intéressant de lire le témoignage de Joshua Ruzibiza, qui a été espion au service du FPR durant la Guerre civile. On en apprend beaucoup sur la préparation de Kagame à partir des accords d'Arusha, particulièrement dans les jours qui précèdent les deux assassinats.

      De nombreux journalistes documentent depuis quelques années les atrocités commises suite à la prise de pouvoir de Paul. Human rights watch et l'ONU ont à de nombreuses reprises critiqué fortement le traitement des opposants politiques et les crimes soutenus au Congo.

      Un génocide n'est pas justifiable. C'est pourquoi les États-Unis ont milité, d'abord pour ne pas utiliser le terme durant les combats (il aurait alors fallu intervenir et organiser une médiation) pour ensuite plaider pour son utilisation, faisant de Kagamé un "contre-génocidaire", même s'il n'a pas "libéré" des gens de quelconque camps mais a plutôt massacré des dizaines de milliers de civils.

      C'est comme ça que l'histoire s'est écrite, inconnue des jeunes rwandais abreuvés de la propagande. Ce qui laisse présager le pire lorsque la vérité sortira, ou lorsque Paul perdra le pouvoir.

    • Steve Brown - Inscrit 31 mars 2014 20 h 53

      Oui, je comprends votre point de vue. Mais votre argument «...dresser la liste des armes qu'il sait en sa possession et dont il lui demande de se débarrasser. Figurent des missiles sol-air. » demeure une insinuation.

      Dans toutes les chronologies sérieuses portant sur la tragédie rwandaise on rapporte l'existence de missiles sol-air. Comme ici:

      « Entre novembre 1993 et avril 1994

      Un officier de réserve proche du vendeur d’armes Dominique Lemmonier affirme avoir eu connaissance par ce dernier “d’une demande visant à la fourniture de deux missiles sol-air. […] Cette commande […] semblait émaner d’un proche de l’ex-capitaine Barril ; elle a été [par la suite] formulée auprès d’une société française autorisée d’exportation de matériel de guerre”. »

      http://www.arenes.fr/spip.php?article632

      http://www.france24.com/fr/20130625-fidh-porte-pla

      Et si vous aimez le suspens:

      http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/04/08/le-

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 1 avril 2014 08 h 07

      La lettre du Général Dallaire est un document public qui apparaît dans le livre de M. Philpot. Le Général affirme à Paul Kagamé qu'il sait que le FPR détient certaines armes, dont des missiles sol-air. Ce n'est pas une insinuation.

      Du reste, sans enquête crédible, les assassinats ne seront pas éclaircis. Il demeure que les deux camps se sont préparés à l'escalade de la violence civile, qu'ils ont encouragé. Il y a plus de criminels de guerre que de génocidaires dans cette horreur, et leur "ethnie" n'est qu'un prétexte. Le problème est qu'un groupe en est sorti vainqueur et qu'il contrôle maintenant la conscience de la nouvelle génération par un endoctrinement violent et mensonger.

      Malgré tous les jolis sur le sourire des habitants et la beauté des collines, le pays est vendu à petit feu et les habitants sont maintenus dans un système quasi-féodal où l'information est totalement contruite par le parti au pouvoir. C'est le meilleur moyen de garder la population manipulable, ce qui n'est malheureusement pas l'attribut le plus porteur en cas de crise.

  • Marc Provencher - Inscrit 31 mars 2014 15 h 05

    Le déterminisme biologique et la notion "oscillatoire" d'ethnie

    Au lendemain des massacres au Rwanda, l'ex-président du Mali, le général Amadou Toumani Touré, s'exclamait:

    «L'ethnicisme est un faux débat!!»

    Il était au coeur de la cible.

    Réintroduit par les pseudosciences biologlisantes de la fin du 19e siècle (polygénisme, raciologie, anthropologie physique), le concept d'ethnie est un substitut de "race" qui prend pareillement les peuples ou nationalités pour des faits naturels héréditaires (physiques) alors qu'ill s'agit au contraire de faits culturels et historiques (non-physiques).

    La taille consternante du carnage est à la mesure de l'erreur qui circule dans le monde. Comme dit Levinas dans "Réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme" (1934), c'est l'humanité même de l'Homme qui est en jeu.

    Le chercheur sénégalais Jean-Martin Coly a saisi cette foncière défectuosité dans son 'Ethnie: une histoire complexe':

    «L'ethnie va osciller dès son origine entre le registre de la nature, du fait de ses fondements biologiques en référence aux types raciaux, et celui de la culture, en raison de sa volonté d'appréhender les différences d'ordre linguistique.»

    C'est pourquoi je dis que la notion d'ethnie est "oscillatoire": comme le mot 'volk' dans l'adjectif 'volkisch' - apparu lui aussi à la fin du 19e siècle. C'est une notion défectueuse car son sens oscille entre deux contraires: culture et nature.

    'Ethnie' est un oxymoron, une erreur qui unit l'inunissable. La diversité humaine est culturelle: donc elle n'est pas héréditaire. Nul n'est déjà d'un peuple à la naissance: au contraire c'est un fait "non naturel par excellence" (Arendt) que chacun devient de son vivant. Nul n'est déjà Rwandais, nul n'est déjà Hutu, Tutsi ou Twa à la naissance. Les peuples étant des faits de civilisation et non des faits de "race", ils sont par conséquent immatériels et ne sauraient donc être déterminés biologiquement, ni être expliqués par 'ancestry', 'descent', 'bloodlines' 'lineage' et autres mortifères sornettes.