La peur

Je me souviens de cette époque où le chef de l’ADQ, Mario Dumont, de passage à Barcelone, voulait que les Québécois s’inspirent de la Catalogne. J’avais écrit à l’époque qu’il avait tort. Mardi, le tribunal constitutionnel de Madrid a invalidé le projet de référendum catalan, le jugeant illégal. Le 12 décembre dernier, le premier ministre, Artur Mas, à la tête d’une coalition nationaliste, avait en effet annoncé l’organisation d’un référendum sur l’autodétermination le 9 novembre prochain.

 

Qu’à cela ne tienne, le premier ministre catalan entend maintenir sa consultation quoi qu’il advienne. Mardi, il a eu ces paroles dignes d’un chef d’État : « À chaque écueil que nous allons rencontrer sur ce chemin, nous trouverons la solution pour l’esquiver et le dépasser. » Selon les plus récents sondages, 60 % des Catalans se disent favorables à un État indépendant, 75 % se prononcent pour la tenue de ce référendum et 87,3 % disent qu’ils en accepteraient le résultat.

 

À 2000 kilomètres de là, les pronostics sont différents. Le référendum que tiendront les Écossais le 18 septembre prochain n’annonce rien de bon pour le premier ministre Alex Salmond. En Écosse, le soutien à l’indépendance a rarement dépassé 40 %. Là-bas, contrairement à la Catalogne où le débat est d’abord politique, c’est le débat économique qui prime. Malgré une question plus claire (« l’Écosse devrait-elle devenir un pays indépendant ? »), la façon dont le référendum écossais est engagé fait penser au référendum québécois de 1980 tant les arguments économiques occupent toute la place.

 

Pourtant, au-delà de ces différences, il existe une distinction fondamentale entre la démarche des Écossais et des Catalans, d’un côté, et celle des Québécois de l’autre. Cela doit faire 25 ans que je fréquente la Catalogne et l’Écosse, or je n’y ai jamais senti la peur que je ressens au Québec chaque fois qu’est posée la question de l’indépendance.

 

« J’ai peur ! J’ai peur ! », chantait Michel Rivard. Regardez ce qui se produit sous nos yeux. Pendant six mois, les Québécois ont tenu un débat admirable d’intelligence et de finesse sur la difficile question de la laïcité. Un débat les opposant de front au multiculturalisme canadien à partir d’un projet largement soutenu par la population même s’il a fait rager nos élites mondialisées. Je ne connais pas de pays où un tel débat se serait déroulé dans plus de calme et avec plus de maturité. Quoi de plus naturel qu’une élection vienne trancher la question ? Or, il a suffi qu’un homme d’affaires influent s’engage dans le combat, geste noble s’il en est un, il a suffi qu’il brandisse le poing en signe de triomphe pour que l’ombre de l’ombre d’une victoire nous fasse soudain rentrer sous terre.

 

La chienne ! Oui, la chienne ! Il n’y a pas d’autre explication à ce qui s’est produit depuis deux semaines. Contrairement aux Catalans et aux Écossais, les Québécois portent en eux une peur maladive de la victoire. Une peur que je n’ai jamais rencontrée ni à Édimbourg ni à Barcelone. Peut-être parce que les Écossais n’ont jamais été vaincus et qu’ils ont signé librement l’Acte d’union avec la Grande-Bretagne. Même si l’Écosse a connu les rébellions jacobites, jamais cet échec n’a laissé le sentiment de déroute qu’ont laissé chez nous celles de 1837-1838. Sentiment doublement réactualisé par les référendums de 1980 et 1995.

 

Les Catalans, qui dominent l’Espagne économiquement, n’expriment pas non plus une telle peur. Contrairement aux Québécois qui cachent le plus souvent leur passé — dont celui pourtant héroïque de la Nouvelle-France —, les Catalans évoquent encore avec fierté cette époque où, au XIIIe siècle, ils ont conquis les Baléares, Valence, Majorque, la Sicile et la Sardaigne.

 

Rien de cela au Québec, où une peur atavique s’empare de nous dès que nous montrons un peu de courage, dès que quelqu’un ose mettre un poing sur la table, dès que nous ne cachons plus notre identité profonde. Car le Québécois est un être qui vit caché. Le débat sur la laïcité l’a bien montré.

 

Celui qui avait le mieux compris cette peur ancestrale qui loge au fond de chacun de nous, c’était René Lévesque. Par sa façon d’être, d’agir et par tout son art oratoire (à l’époque où cela existait encore), l’homme épousait dans son être profond la posture de celui qui s’affranchit de la peur, surmonte l’anxiété et parvient à accepter ce qu’il est. On cherche aujourd’hui cette aisance et cette pédagogie.

 

Curieux paradoxe, les Québécois ont beau jouir à bien des égards d’une situation plus enviable que les Écossais et les Catalans, cela ne les empêche pas de cultiver la peur. Évoquant le grand nombre de candidats médecins dans cette campagne, le philosophe Jacques Dufresne écrivait récemment qu’avec bientôt plus de 50 % de ses revenus consacrés à la santé, le Québec ressemblait au pays des Morticoles, « cette île imaginée par Léon Daudet il y a un peu plus d’un siècle où les médecins constituent l’unique caste dirigeante. Qui sont les Morticoles ? Des êtres en proie à la peur “qui ont donné aux docteurs une absolue prééminence” ».

 

S’inspirer des Catalans pour vaincre la peur ? Peut-être, au fond, que Mario Dumont n’avait pas tort.

46 commentaires
  • Monique Deschaintres - Abonnée 28 mars 2014 04 h 04

    Bravo Mr Rioux!

    Vous avez parfaitement décrit la situation du Québec et c'est absolument épuisant à vivre et c'est à désespérant! Il faut vraiment s'accrocher aux branches pour continuer à croire qu'un jour....

  • Jocelyn Chouinard - Abonné 28 mars 2014 05 h 59

    La peur

    Bravo monsieur Rioux! Vous mettez avec justesse le doigt sur notre bobo collectif. Ce qui est le plus insultant dans cette dynamique, c'est que ces épouvantails, c'est nous mêmes qui les brandissons pour nous faire peur entre nous. Les pires menaces ne nous viennent pas d'ailleurs, mais bien d'ici, de chez nous!

  • Jean-Pierre Roy - Abonné 28 mars 2014 07 h 00

    Quand cessera la peur?

    Superbe texte.
    J'espère que tous les politiciens le liront et le méditeront.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 28 mars 2014 11 h 27

      Les politiciens qui recourent à la peur en tirent des bénéfices.
      C'est déplorable et ça en dit long sur le peu d'importance que les Québécois qui y succombent ou qui endossent cette usage accordent la fierté et à la dignité.
      Je ne crois pas que texte de monsieur Rioux, aussi pertinent, opportun et juste qu'il soit, puisse impressionner les adeptes de l'usage de la peur et leurs ''fans''.
      Cependant, il pourrait inspirer une partie des gens qui ont succombé à cette campagne de peur.
      Celà dit, il m'impressionne, moi, ce texte.

  • Gilles Delisle - Abonné 28 mars 2014 07 h 28

    Pour tous ceux attirés par un vote libéral!

    Pour plusieurs, comme J-F Garneau qui semblait ne rien comprendre à mon commentaire du 26 mars dernier, la peur , comme elle existe à chaque élection depuis que le PQ est là, nous empêche de nous donner le pays que nous attendons tous depuis longtemps. Que ceux qui ne la vivent pas au fond d'eux-même se lèvent! Votre article vient décortiquer ce phénomène assez particulier chez nous au Québec. Merci de votre article M. Rioux.

    • J-F Garneau - Abonné 28 mars 2014 16 h 00

      Intéressant M. Delisle.
      Je crois cependant qu'il y a plusieurs québécois qui, comme moi, voient ce discours des indépendantistes, ancré dans le discours de la peur, (la leur et celle des autres qu'on dénonce) pour expliquer un Québec en transformation.
      A l'instar de George Bush "si vous n'êtes pas pour moi, vous êtes donc contre moi" le discours séparatiste devient binaire, et la meilleure façon de s'expliquer à eux même l'impopularité de leur idéologie, c'est plus rassurant de traiter l'autre de "peureux". Ou d'apôtre de la peur.
      A l'instar aussi du Tea Party américain, l'incarnation actuelle des "purs et durs" de la séparation sont effrayés par l'évolution d'un Québec qui s'éloigne du "Nous" et qui est de plus en plus ouvert sur le monde, et obtient du succès, sans la séparation. C'est toute une génération qui voit son rêve se transformer, mais plutôt que s'adapter préfère s'accrocher à des dogmes d'une autre époque... exactement comme le fait le Tea Party américain. Nous vivons une période de changements majeurs à l'échelle de la planète, des changements sociaux chaotiques et une évolution psychologique des mentalités... avec encore beaucoup de changements à venir. C'est difficile à négocier et accepter.
      Plusieurs changements au Québec sont positifs, à mon avis. Mais je comprend que cette évolution de la société québécoise puisse être effrayante et émotionellement déstabilisante, particulièrement pour un groupe spécifique qui sent que ses intérêts, ses vues politiques vielles de 40 ans, et surtout son "idéal" de société et de nationalisme ethnique sont confrontées... Et pendant que tout évolue, c'est plus rassurant de traiter les autres de peureux.
      Pas grave, on vous aime quand même.

  • Rejean Côtes - Abonné 28 mars 2014 07 h 56

    Beau texte M. Rioux

    Cela m'attriste de voir le PQ, refuser de parler d'indépendance dans l'espoir de gouverner une province canadienne. Ce n'est pas ce genre de leadership qui va vaincre nos peurs.